Tout ce que mon père a perdu : quand l’autobiographie devient une façon de faire la paix

Publié le 19 octobre 2026 à 18:49

Dans le paysage du manga, les récits qui s’attardent sur la vie ordinaire des personnes ordinaires sont souvent relégués au second plan, loin du tumulte des grandes sagas d’aventure. Publié aux éditions Akata, Tout ce que mon père a perdu d’Hiroko Matsuda s’inscrit pleinement dans cette veine intimiste. L’autrice y revient sur la relation qu’elle a entretenue avec son père, un homme colérique et inflexible, qui a vu ses proches se détourner de lui un à un, et face auquel la petite fille admirative est devenue une jeune femme rêvant d’émancipation.

Et pourtant, le récit ne tombe jamais dans le règlement de comptes ni dans la tristesse fabriquée. Alors que son père approche de la mort, Hiroko, devenue mangaka, se retrouve face à ses souvenirs d’enfance, et surtout face à une question simple : est-il trop tard pour se réconcilier ? Plutôt que de forcer l’émotion, l’autrice choisit la retenue et la sincérité, et transforme une histoire de vie personnelle et unique en un témoignage profondément universel.


Un dessin au service des souvenirs

Dès les premières pages, le trait d’Hiroko Matsuda nous émeut par sa simplicité. Dans un univers où l’on attend souvent de l’esthétique qu’il nous en mette plein la vue, ce choix de sobriété surprend d’abord, avant de s’imposer comme une évidence. Le dessin épouse l’ambiance du récit au point de s’effacer derrière lui, et c’est là toute sa force : on a presque l’impression de feuilleter les souvenirs de l’autrice plutôt que de lire un manga.

Cette sensation tient beaucoup à la manière dont l’espace est traité. Les décors ne sont jamais surchargés : ils posent juste ce qu’il faut pour situer la scène, et laissent toute la place aux personnages et à ce qu’ils vivent. De plus, les visages et les attitudes ne sont jamais exagérés, toujours sincères et profondément réalistes. Même quand le père s’emporte, aucune caricature : tout reste parfaitement juste. Un souvenir d’enfance ne se dessine d’ailleurs jamais dans le moindre détail, mais par des impressions et des moments marquants, et le dessin de Matsuda semble reproduire exactement cette façon de se souvenir.

En refusant tout effet spectaculaire, le dessin garde la pudeur du propos et prépare le terrain pour le reste de l’œuvre, une histoire qui n’a besoin d’aucun artifice pour toucher.


Un récit qui parle à tous

Si le dessin installe l’ambiance, c’est dans les réflexions d’Hiroko Matsuda que le récit trouve sa dimension poétique. Il ne s’agit pas ici de belles phrases ou de métaphores travaillées, mais d’une justesse qui frappe, à nouveau, par sa simplicité. L’autrice met des mots sur ce que l’on ressent tous un jour sans parvenir à le formuler, et c’est cette honnêteté qui donne au récit sa portée universelle.

Au cœur de l’œuvre, il y a la contradiction. Hiroko aime son père et l’admire, mais elle nourrit aussi une forme de colère envers le passé, envers cet homme qui n’a pas su être celui qu’elle espérait. Ces deux sentiments ne s’annulent jamais : ils coexistent, se nourrissent et se heurtent, exactement comme dans la vraie vie. Le manga ne cherche pas à trancher entre l’amour et la rancœur, parce qu’il sait qu’on peut éprouver les deux en même temps, pour la même personne.

Cette ambivalence se retrouve dans son rapport à son propre destin. Hiroko éprouve une forme de rage, celle de vouloir plus que ce à quoi elle semblait destinée, de s’arracher à un quotidien qu’elle subit et de rêver d’émancipation. Pourtant, en même temps, elle garde ce désir presque enfantin de rendre son père fier. Vouloir s’éloigner de lui et vouloir être reconnue par lui : c’est une contradiction que beaucoup de lecteurs reconnaîtront, tant elle touche à ce besoin de s’affirmer sans jamais vraiment cesser de chercher l’approbation de ses parents.

Enfin, le récit se teinte d’un regret très humain, celui de ne pas avoir dit les choses à temps. Ne pas avoir remercié son père assez souvent, ne pas avoir su dévoiler ses sentiments : ces non-dits pèsent d’autant plus que le temps presse. Cette phrase non prononcée, ce remerciement repoussé, chacun en porte probablement un quelque part, et Hiroko Matsuda a le courage de le mettre à nu.


Écrire pour faire la paix avec son passé

Ce qui rend Tout ce que mon père a perdu si singulier, c’est aussi qu’il s’agit d’une histoire vraie. Devenue mangaka, Hiroko fait de son propre parcours la matière de son récit, et se met en scène en train d’affronter ses souvenirs d’enfance. Le manga ne se contente donc pas de raconter une relation : il montre aussi le moment où l’autrice choisit de la regarder en face.

Le geste d’écriture prend alors tout son sens. Dessiner son père, ses colères, ses défauts, ses galères, c’est accepter de revenir sur ce que l’on a longtemps cherché à fuir. Hiroko, qui rêvait d’émancipation, se retrouve à replonger dans ce passé pour le comprendre plutôt que pour le fuir. L’autobiographie devient ainsi un moyen de remettre de l’ordre dans des sentiments contradictoires et de dire enfin ce qui n’a pas pu l’être de vive voix. Écrire, ici, c’est un peu tenter de rattraper le temps perdu.

Cette démarche se ressent dans le regard que l’autrice porte sur son père. Elle ne l’excuse pas, mais elle ne le condamne pas non plus : elle expose ses défauts avec lucidité, tout en laissant transparaître l’amour qu’elle lui porte malgré tout. Il y a une vraie pudeur dans cette façon de se raconter, sans chercher à se donner le beau rôle ni à faire de son père un mauvais père. Cette honnêteté envers soi-même est ce qui donne au récit sa crédibilité, et ce qui nous permet de la suivre sans jamais douter de sa sincérité.

C’est aussi ce qui explique que l’histoire nous touche autant, alors qu’elle n’a rien d’extraordinaire. Une famille, un père imparfait, des occasions manquées : tout cela pourrait être la vie de n’importe qui. En assumant la part intime et ordinaire de son vécu, Hiroko Matsuda transforme son histoire personnelle en un miroir tendu au lecteur, qui l’invite, comme elle, à faire la paix avec son passé et avec lui-même.


En conclusion 

Avec Tout ce que mon père a perdu, Hiroko Matsuda signe un récit qui m’a profondément émue, par sa justesse comme par sa profondeur. Sans jamais forcer l’émotion, elle livre une histoire personnelle qui résonne bien au-delà de son propre vécu, tant les sentiments qu’elle évoque sont universels. Un manga que j’ai adoré et que je conseille à tout le monde, quel que soit son âge ou ses habitudes de lecture, car chacun y trouvera sans doute un peu de sa propre histoire.


Par Morana