PM 2026 - Shogi : plongée au cœur des échecs japonais, le joyau stratégique du pays du Soleil-Levant

Publié le 29 octobre 2026 à 12:27

Découvert au détour d'une allée frénétique lors de la récente édition de la Paris Manga 2026, le shogi fascine autant qu'il intimide. Version nippone de nos échecs occidentaux, ce jeu de plateau ancestral se distingue par une mécanique redoutable et unique : la possibilité de retourner les pièces capturées contre son adversaire. Histoire, subtilités tactiques et engouement culturel... Décryptage d'un art martial de l'esprit qui conquiert lentement mais sûrement l'Hexagone.

C'était l'une de ces parenthèses inattendues que seules les grandes conventions peuvent offrir. Au milieu des cosplays flamboyants, des stands de produits dérivés et de l'effervescence pop-culturelle de la Paris Manga 2026, un silence presque religieux régnait autour de quelques tables en bois. Des joueurs, le regard concentré, déplaçaient de petites tuiles biseautées avec un claquement sec et rythmé. Je n'ai pas osé m'asseoir pour disputer une partie, freinée par la complexité apparente des idéogrammes japonais. Pourtant, l'observation de ce ballet stratégique a suffi pour éveiller une véritable fascination. Ce jeu, c'est le shogi.

Aux origines du jeu des généraux

Le shogi, véritable cousin du jeu d'échecs, partage avec lui un ancêtre commun : le Chaturanga. Ce jeu serait apparu dans l'empire Gupta, situé au nord de l'Inde, vers le 6ème siècle. Par la suite, le jeu a voyagé en suivant les routes commerciales, et ses règles se sont adaptées aux influences locales. Il est devenu le Shatranj dans l'empire Perse, puis s'est propagé dans le monde arabe avant d'atteindre l'Europe pour devenir les échecs actuels. En Asie, ses modifications locales ont donné naissance au Xiangqi en Chine, au Janggi en Corée, et enfin au Shogi au Japon.

Plus tard, pendant l'ère Edo (1603-1868), le Shogunat sponsorisait les joueurs de Shogi. Cela a permis de créer les tout premiers joueurs professionnels, qui devaient impérativement appartenir à l'une des deux familles (iemotos) historiques : les Ohashi ou les Ito.


Un matériel singulier et asymétrique

À première vue, le shogi désarçonne l'œil non initié. Le tablier, appelé shogiban, est une grille uniforme de 9 cases sur 9, soit 81 cases au total, dépourvue de la fameuse alternance de couleurs du damier occidental. Les pièces, nommées koma, s'avèrent tout aussi déroutantes puisqu'aucune couleur ne différencie les deux camps. Au début de la partie, les 40 pièces en jeu, toutes taillées dans le même bois, se présentent sous la forme de petits pentagones allongés ressemblant à des coins. Dans ce système ingénieux, c'est l'orientation qui définit l'appartenance : la direction vers laquelle pointe la pièce, invariablement tournée vers le camp adverse, indique à qui elle obéit. Enfin, pour distinguer les rôles de chacune, de superbes kanjis y sont gravés afin de désigner leur rang, qu'il s'agisse du Roi, de la Tour, du Fou, des Généraux d'or et d'argent, des Cavaliers, des Lanciers ou des simples Pions.

La tradition ajoute un subtil détail de préséance entre les deux Rois : le Roi de droite, écrit Osho (l'Empereur), est attribué au joueur le plus expérimenté ou le plus âgé, tandis que son challenger prend le Gyokusho (le Général de Jade), situé à gauche.


Déplacements, étiquette et début de partie

La prise du Roi adverse permet de remporter la partie. Chaque pièce possède un déplacement unique, et contrairement aux échecs, le Pion prend de la même manière qu'il se déplace, soit d'une case en avant. Le Roi se déplace d'une case tout autour de lui, tandis que la Tour se meut de manière verticale et horizontale d'autant de cases que possible. Le Fou, quant à lui, se déplace en diagonale d'autant de cases que possible. Le Général d'Or peut se déplacer d'une case tout autour de lui, sauf sur les deux cases en diagonale arrière, alors que le Général d'Argent peut se déplacer sur les trois cases en avant et sur les deux cases en diagonale arrière. Le Cavalier ne peut se déplacer que sur deux cases, d'abord deux en avant puis à droite ou à gauche, et c'est la seule pièce qui peut « sauter » au-dessus d'autres. La Lance peut se déplacer d'autant de cases que possible devant elle, et le Pion se déplace d'une case en avant.

Avant d'entamer les hostilités, la tradition veut que l'on détermine qui commence en jetant 5 pions mélangés dans ses mains sur le plateau. Si une majorité de pions non promus apparaît, le lanceur débute ; si les pions promus dominent, c'est l'adversaire. En cas d'égalité, il faut recommencer. Le respect est omniprésent : on souhaite une bonne partie avec l'expression "Onegaishimasu" et l'on remercie son adversaire à la fin par un "Arigato Gozaimasu". Fait notable de l'étiquette : il n'est pas obligatoire d'annoncer l'échec ; si l'adversaire laisse son Roi en prise, la partie est remportée.


Les règles qui changent tout : Promotion et Parachutage

Deux mécaniques propulsent le shogi dans une autre dimension stratégique : la promotion et le parachutage.

Concernant la promotion quasi-généralisée, il s'agit d'une action facultative et définitive. Elle s'effectue lorsque la pièce sort ou se déplace dans les trois dernières rangées du camp adverse. Au moment de la poser, on peut la retourner pour obtenir de nouveaux mouvements, symbolisés par un symbole souvent rouge. Ainsi, le Pion, le Cavalier, la Lance et le Général d'Argent obtiennent les déplacements du Général d'Or et perdent leurs mouvements d'origine. La Tour et le Fou gardent leurs mouvements de base et y ajoutent les déplacements du Roi, tandis que le Général d'Or et le Roi n'ont aucune promotion possible.

Quant au parachutage, ou Drop, il constitue la grande différence avec les échecs occidentaux. Lorsqu'un joueur capture une pièce adverse, celle-ci est placée dans sa réserve. Par la suite, au lieu de jouer une pièce présente sur le plateau, le joueur peut prendre une pièce de sa réserve et la parachuter sur une case libre du plateau. Une pièce promue qui se fait capturer perd sa promotion avant de rejoindre la réserve. Cependant, il y a des exceptions et des fautes éliminatoires à ne pas commettre. Par exemple, il est interdit de parachuter et de promouvoir une pièce en même temps ; la pièce devra d'abord se déplacer sur le plateau pour être promue. Il est formellement interdit de parachuter un Pion ou une Lance sur la dernière rangée, tout comme un Cavalier sur les deux dernières rangées, car ces pièces ne pourraient alors plus se déplacer. De plus, il est interdit de faire mat en parachutant un Pion, bien que toutes les autres pièces en aient le droit. Enfin, la règle du nifu (2 pions) interdit de parachuter un Pion sur une colonne où l'on possède déjà un Pion non promu, et le joueur commettant cette faute perd immédiatement la partie. À noter qu'un pion promu ne compte plus comme un pion pour cette règle.


Une popularité au-delà du plateau

Aujourd'hui, le Shogi bénéficie d'un rayonnement exceptionnel. Très populaire au Japon, on estime que 10 millions de Japonais y joueraient régulièrement. Cette ferveur est soutenue par les médias, la chaîne de télévision nationale japonaise NHK diffusant même une émission hebdomadaire consacrée au jeu. Le Shogi franchit également les frontières, notamment par la digitalisation : des plateformes comme 81Dojo ou lishogi.org permettent aujourd'hui de s'y affronter en ligne depuis le monde entier.


L'avis du rédacteur

Observer une partie de shogi sans en maîtriser les règles, comme ce fut mon cas à la Paris Manga, offre une expérience presque méditative. Je n'ai pas eu l'audace de m'asseoir face à ces joueurs confirmés la peur de confondre un Général d'argent avec un Pion, sans doute ! Mais le spectacle se suffit à lui-même.

Il y a dans le shogi une esthétique de la retenue et de la tension. Le bruit sec des pièces en buis frappant le plateau en bois massif rythme la réflexion. L'absence de couleurs criardes et le minimalisme des tuiles sculptées confèrent à ce jeu une élégance redoutable. Ce qui me fascine le plus, d'un point de vue purement intellectuel, c'est cette fameuse règle du parachutage. Elle détruit le concept même de "pièce perdue" et transforme chaque erreur en arme pour l'adversaire. C'est une philosophie du recyclage stratégique brillantissime.

Si je n'ai pas joué cette fois-ci, la graine est plantée. Il existe aujourd'hui des applications et des plateaux occidentalisés (où de petits dessins accompagnent les kanjis pour indiquer les déplacements) parfaits pour les débutants. Le shogi n'est pas qu'un jeu, c'est un art martial où la lame est remplacée par le bois, et l'arène par 81 cases. Une chose est sûre : lors de ma prochaine convention, je prendrai le temps d'apprendre les idéogrammes et, pourquoi pas, de parachuter mon premier Général.

Par Erodi Shijin