ANALYSE - Square Enix au bord du gouffre ? L'électrochoc de Jacob Navok et le fantôme de Genshin Impact

Publié le 25 mai 2026 à 11:31

C’est un véritable pavé dans la mare que vient de lancer Jacob Navok. L’ancien directeur des affaires de Square Enix n'y est pas allé de main morte pour dresser le bilan actuel du géant nippon, et ses mots résonnent comme un avertissement brutal pour quiconque a grandi avec une manette PlayStation entre les mains. Entre un modèle économique jugé vieillissant et une bureaucratie paralysante, l’éditeur de Final Fantasy serait-il en train de rater le train de la modernité ? Analyse d’une sortie médiatique qui bouscule nos certitudes de joueurs.


L'acte manqué : quand Genshin Impact a frappé fort

Le point le plus saignant de l'intervention de Navok est sans conteste l'évocation de Genshin Impact. Pour lui, l'erreur historique de Square Enix est d'avoir laissé HoYoverse s'emparer de ce trône du RPG d'action en monde ouvert, un genre que l'éditeur japonais aurait pourtant dû dominer. Les chiffres parlent d'eux-mêmes : depuis son lancement, le mastodonte chinois a généré des revenus faramineux, estimés à plus de 4 milliards de dollars sur mobile en seulement deux ans, redéfinissant les standards du free-to-play (F2P). Pire encore, il a su créer un écosystème cross-platform (PC, mobile, console) d'une fluidité absolue. Pendant ce temps, Square Enix a multiplié les lancements chaotiques de jeux service à la durée de vie éphémère. Qui se souvient de Babylon's Fall, débranché après moins d'un an d'agonie ? Quid de Final Fantasy VII: The First Soldier, cette tentative maladroite de Battle Royale mobile qui a fermé ses serveurs après à peine 14 mois d'existence ? Navok pointe du doigt une incapacité chronique à retenir les nouvelles générations de joueurs, happées par des univers continus, accessibles et tentaculaires. Square Enix tente de vendre de la nostalgie premium à 80 euros, là où le marché réclame de la rétention quotidienne gratuite mais incitative.


Le poids de la bureaucratie : La tortue contre les lièvres

« Ils sont tellement habitués à être lents qu’ils n’imaginent pas ce que c’est que d’agir vite. » Cette citation de Navok résume à elle seule le mal qui ronge de nombreux studios historiques japonais. Le développement d'un titre AAA prend aujourd'hui entre 5 et 7 ans. Rappelons-nous le développement chaotique de Final Fantasy XV (ex-Versus XIII), étalé sur près d'une décennie ! Dans un marché où les tendances évoluent en quelques mois, cette inertie est fatale. La structure hyper-hiérarchisée de l'entreprise, avec ses innombrables comités de validation et sa réticence à abandonner des moteurs graphiques internes obsolètes au profit d'outils standards comme l'Unreal Engine, étouffe la créativité spontanée. Face à l'agilité des studios chinois et coréens, capables de déployer des arcs narratifs entiers et des mises à jour massives toutes les 6 semaines chrono, le pachyderme Square Enix semble courir un marathon avec des boulets aux pieds. L'entreprise réagit aux tendances avec des années de retard, arrivant systématiquement sur des marchés déjà saturés.


La pilule K-Pop : hérésie ou génie ?

C’est la proposition qui fait hurler les puristes : mélanger l'ADN de Final Fantasy avec des phénomènes de la pop culture mondiale comme la K-Pop. Si l'idée de voir Cloud Strife ou Noctis esquisser des chorégraphies aux côtés de stars coréennes au Gold Saucer peut sembler incongrue, elle s'inscrit dans une logique de conquête. Epic Games avec Fortnite (collaborations avec Ariana Grande ou Eminem) et Riot Games l'ont parfaitement compris. Le groupe virtuel K/DA de League of Legends a prouvé la viabilité du concept, son premier clip culminant à plus de 500 millions de vues sur YouTube. Navok appelle à des collaborations audacieuses et à la création de jeux F2P modernes pour briser l'entre-soi. Jusqu'à présent, les crossovers de Square Enix se limitent souvent à leurs propres licences (des costumes NieR dans FFXIV), ce qui ravit les fans existants mais n'attire absolument aucun nouveau public.


L'Avis du rédacteur

Jacob Navok a-t-il raison ? Économiquement et structurellement, oui. Ses constats tapent dans le mille. L’industrie du jeu vidéo mute à une vitesse fulgurante et Square Enix s'est trop longtemps reposé sur les lauriers d'un passé glorieux, persuadé que le seul blason Final Fantasy suffisait à garantir un succès intergénérationnel et à imposer ses conditions au marché.

Pourtant, en tant que passionnés, ce discours purement pragmatique et cynique laisse un arrière-goût amer. Il y a une magie intemporelle à se plonger aujourd'hui encore dans des œuvres comme Crisis Core Reunion, à découvrir avec la même fascination les origines tragiques de Zack Fair et la densité d'un récit qui a forgé la légende de la saga. L'émotion brute ressentie face au destin de ces personnages, cette narration profonde et solitaire, c'est cela, le cœur battant de Final Fantasy. Une alchimie qu'aucun algorithme de rétention free-to-play ne pourra jamais répliquer.

La solution ne réside probablement pas dans le sacrifice des jeux solos narratifs au profit d'un ersatz de Genshin Impact bardé de K-Pop. L'urgence pour Square Enix n'est pas de renier son identité, mais de moderniser d'urgence ses processus de création. Il leur faut impérativement trouver l'équilibre : d'un côté, rationaliser les budgets et les temps de développement de leurs grandes épopées solo pour qu'elles soient viables ; de l'autre, oser enfin développer des expériences multijoueurs innovantes, confiées à des équipes jeunes et débarrassées du poids de la hiérarchie traditionnelle.

S'ils continuent à avancer au rythme d'une tortue, englués dans leurs certitudes, le risque de voir la cristallisation finale de cette licence mythique deviendra, hélas, une réalité. Square Enix a inventé les codes du RPG moderne ; il est temps qu'ils réapprennent à écrire ceux de demain.

Par Erodi Shijin