Entre deux stands et la ferveur d'un concours de cosplay à la Japan Expo cette année, j'ai fait une découverte inattendue. Loin du bruit habituel des jeux vidéo, des participants s'affrontaient dans un silence quasi religieux, seulement brisé par une voix chantante et le claquement sec des cartes projetées au sol. Ce jeu, c'est le Karuta. Une discipline qui allie la mémorisation de la littérature classique à une grande rapidité de réflexes. Retour sur cette trouvaille lors du salon.
Il fallait s'éloigner un peu des allées principales du Parc des Expositions de Villepinte pour observer ces matchs. Assises à genoux sur des tatamis, plusieurs personnes fixaient les cartes au sol avec une grande concentration avant de projeter leurs mains en avant de manière fulgurante. Curieuse, je me suis approchée du stand de l'association française de Karuta pour comprendre les rouages de cette pratique qui s'apparente autant à un jeu de société qu'à un véritable sport.
C'est quoi au juste, le Karuta ?
Le Karuta, et plus précisément le Kyogi Karuta dans sa version compétitive, est un jeu de cartes traditionnel japonais reposant sur une anthologie classique appelée le Hyakunin Isshu. Ce recueil rassemble cent poèmes écrits par cent poètes différents. Le principe du jeu s'articule autour d'une mécanique précise. Un lecteur ou une lectrice pioche une carte et chante la première moitié d'un poème. Face à face, deux joueurs se disputent cinquante cartes étalées entre eux, lesquelles contiennent la seconde moitié de ces mêmes textes. L'objectif est de repérer et de balayer la carte correspondante avant son adversaire. Le premier joueur qui parvient à vider son propre camp remporte ainsi la partie. Cette discipline exige par conséquent d'apprendre les cent poèmes par cœur, d'associer instantanément le début à la fin, et de faire preuve d'une vitesse d'exécution millimétrée.
Un véritable art martial de l'esprit
La dimension physique de la discipline est particulièrement frappante lors des démonstrations. Les joueurs mémorisent l'emplacement exact de chaque carte sur le tatami durant les minutes qui précèdent le match. Dès qu'une syllabe décisive est prononcée par le lecteur, ils déploient des mouvements explosifs pour chasser la bonne carte d'un geste sec. Bien que la série d'animation japonaise Chihayafuru ait largement contribué à populariser le Karuta à l'international au cours de la dernière décennie, l'observation de matchs en direct met en évidence une tension compétitive bien réelle. Le contraste entre la lenteur de la récitation chantée et l'explosivité des mouvements athlétiques est au cœur de cette pratique.
L'avis de la rédactrice
Une initiation proposée par les animateurs du stand m'a permis de tester la discipline concrètement. Pour s'adapter aux novices francophones, la partie s'est déroulée avec un jeu d'observation basé sur des images et des syllabes simples, écartant temporairement la barrière de la langue japonaise ancienne. Le bilan de cette expérience est très positif. La mécanique de jeu offre une réelle montée d'adrénaline, et réussir à repérer la carte en premier pour la balayer d'un geste vif procure un sentiment d'accomplissement immédiat. Le matériel de jeu constitue par ailleurs une excellente porte d'entrée, ludique et esthétique, vers la culture littéraire japonaise.
Toutefois, la réalité physique et cognitive du Karuta se fait vite ressentir. Maintenir la posture traditionnelle sur les genoux, le seiza, demande une endurance physique certaine pour les personnes non initiées. De plus, lors d'une courte partie face à un joueur adolescent ayant une seule année de pratique à son actif, l'écart de temps de réaction s'est avéré flagrant. Le niveau d'attention exigé fatigue rapidement l'esprit, démontrant qu'il s'agit d'une discipline demandant un entraînement rigoureux. Le Karuta se présente donc comme un loisir exigeant et complet, stimulant à la fois la mémoire et les réflexes, et s'impose indéniablement comme l'une des découvertes les plus enrichissantes de cette édition 2026.