PlayStation reste aujourd’hui un géant du jeu vidéo et parler d’un Sony au bord du gouffre serait absurde. Pourtant, derrière cette domination, certaines décisions commencent à dessiner une stratégie dangereuse : prix en hausse, services plus chers et place progressive du dématérialisé et quelques choix étonnants concernant ses créateurs. Pendant ce temps, Microsoft prépare un grand reset et Nintendo avance ses pions.
Sony domine… mais fait payer sa domination
La comparaison avec Sega doit être nuancée. Lorsque Sega abandonne la Dreamcast en 2001, l’entreprise est financièrement très fragilisée. Sony n’est absolument pas dans cette situation. Le parallèle est ailleurs : l’histoire du jeu vidéo montre qu’une position dominante peut rapidement devenir un piège lorsqu’un constructeur pense que son public le suivra quoi qu’il arrive.
Il existe néanmoins une différence importante avec le Sony d’autrefois : PlayStation est aujourd’hui devenu l’un des piliers économiques majeurs du groupe. Sur son dernier exercice, la branche Game & Network Services a même enregistré un résultat opérationnel record. Sony indique clairement vouloir poursuivre la croissance des revenus du PS Plus, augmenter les revenus générés par les utilisateurs du PlayStation Store et développer les ventes de ses productions maison. Autrement dit, PlayStation rapporte énormément, mais son importance signifie aussi qu’une erreur stratégique majeure aurait des conséquences bien au-delà de la simple guerre des consoles.
Le principal signal d’alerte est aujourd’hui le prix. Après plusieurs augmentations, entrer dans l’écosystème PlayStation coûte désormais particulièrement cher. La PS5 Pro symbolise cette montée en gamme : une console premium vendue sans lecteur de disque intégré.
Depuis l’été 2026, le débat sur le dématérialisé a changé de dimension. Sony a officiellement annoncé qu’à partir de janvier 2028, la production de disques physiques cessera pour tous les nouveaux jeux PlayStation. Les jeux déjà commercialisés en physique continueront évidemment d’exister et de fonctionner, mais les nouvelles sorties seront numériques. Ce n’est donc plus une hypothèse sur l’avenir de PlayStation : Sony a désormais fixé une date à son basculement pour les nouveaux jeux.
Et c’est précisément ce qui m’inquiète. Car le problème du tout-numérique n’est pas le téléchargement lui-même : c’est la perte progressive du choix. Un disque peut être prêté, revendu, acheté d’occasion ou collectionné. Dans un écosystème totalement numérique, le constructeur contrôle à la fois la boutique, les prix et l’accès à la bibliothèque.
À cela vient de s’ajouter une décision symboliquement lourde : Sony s’est retiré de PHYSINT, le nouveau jeu d’espionnage d’Hideo Kojima, alors même que le projet avait été annoncé comme une collaboration PlayStation. Kojima Productions vient désormais de confirmer que le jeu continuera avec… Xbox.
Il est encore trop tôt pour savoir si Sony vient réellement de laisser échapper un futur grand jeu, mais voir le créateur de Metal Gear emmener chez son concurrent un projet initialement associé à PlayStation constitue au minimum une étonnante erreur d’image.
Xbox Helix : le grand reset
Pendant ce temps, Microsoft semble vouloir transformer plusieurs années de confusion en opportunité.
Game Pass, Cloud, PC, exclusivités qui arrivent chez les concurrents, « This is an Xbox »… La stratégie Xbox a parfois été difficile à suivre. Mais Project Helix pourrait justement remettre de l’ordre dans tout cela.
Helix n’est désormais plus une simple rumeur. Microsoft a officiellement confirmé le développement de sa prochaine console avec AMD. La machine est conçue pour faire fonctionner des jeux Xbox et PC, tandis que le nouveau mode Xbox de Windows cherche précisément à rapprocher l’expérience console de l’ouverture du PC.
Si Microsoft réussit ce pari, Xbox n’aura peut-être même plus besoin de battre PlayStation sur son propre terrain. Elle pourrait proposer autre chose.
Attention néanmoins aux rumeurs : le fameux lecteur externe de la hélix pour le Disc-to-Digital, le prix définitif ou certaines caractéristiques exactes ne sont pas encore confirmés. Mais la direction prise par Microsoft est suffisamment claire pour comprendre qu’un profond changement se prépare.
Nintendo joue sa propre partie
Et Nintendo ? Il avance presque tranquillement avec la Switch 2.
La marque conserve une identité extrêmement lisible : Mario, Zelda, Pokémon, Mario Kart, mobilité et support physique. Certes, Nintendo expérimente lui aussi les frontières du dématérialisé avec les controversées Game-Key Cards, qui nécessitent de télécharger les données du jeu.
Mais la Switch 2 possède désormais un autre atout : sa puissance lui permet d’accueillir davantage de grosses productions tierces.
C’est là que cela peut devenir problématique pour Sony. Si le joueur retrouve davantage de grands jeux sur Switch 2, tandis que Xbox étend son univers au PC et à d’autres appareils, la PlayStation pourrait progressivement cesser d’être le choix automatique du passionné.
Le véritable danger : devenir secondaire
C’est finalement ici que la comparaison avec Sega devient intéressante.
Non, Sony ne va probablement pas « finir comme Sega ». Les situations économiques n’ont rien de comparable. Mais Sega, Nintendo avec la Wii U et Microsoft avec la Xbox One ont tous démontré une chose : aucune position dans le jeu vidéo n’est acquise.
Le véritable danger pour Sony n’est donc pas que les joueurs abandonnent massivement leur PS5 demain matin. Il est beaucoup plus lent : conserver une PlayStation uniquement pour quelques exclusivités et commencer à acheter le reste ailleurs.
Une console principale peut devenir une console secondaire sans que l’on s’en aperçoive immédiatement.
Et c’est ici que 2028 pourrait devenir une année charnière. Entre l’abandon des nouvelles sorties physiques, le prix des machines et des jeux et une concurrence qui change complètement de stratégie, Sony prend plusieurs paris simultanément. Imaginer le chiffre d’affaires PlayStation divisé par deux d’ici 2030 serait aujourd’hui beaucoup trop spéculatif pour être présenté comme une prévision. Cependant une forte contraction de PlayStation aurait un impact considérable sur Sony précisément parce que le jeu représente désormais l’une de ses activités essentielles.
Microsoft dispose par ailleurs d’une puissance financière globale sans commune mesure avec celle de Sony. Cela ne garantit absolument pas le succès de Xbox — Microsoft vient justement de reconnaître les difficultés de son modèle — mais cela lui donne une capacité considérable à financer un repositionnement de long terme.
Être premier ne suffit pas
Sony possède encore des studios prestigieux, des licences fortes, une immense communauté et plus de trente ans d’histoire PlayStation. La marque a donc largement les moyens de réagir.
Mais quelque chose a changé. 2028 n’est plus seulement la date hypothétique d’une prochaine génération : c’est désormais celle choisie par Sony pour abandonner les nouvelles sorties sur disque. Dans le même temps, Microsoft prépare Helix, récupère PHYSINT et tente de reconstruire Xbox, tandis que Nintendo poursuit tranquillement sa route avec la Switch 2.
PlayStation reste numéro un. Et rien ne permet aujourd’hui d’annoncer son effondrement. Mais si Sony se trompe simultanément sur le prix, le dématérialisé et ce que souhaitent réellement ses joueurs, alors l’hypothèse d’un sérieux décrochage d’ici 2030 devient un scénario qu’on ne peut plus totalement balayer.
Et c’est peut-être là que l’ombre de Sega réapparaît.
Car dans l’histoire du jeu vidéo, le plus dangereux n’est pas toujours d’être le troisième et de chercher comment revenir. C’est parfois d’être le premier uniquement pour devenir indispensable aux résultats de son propre groupe… et de finir par croire qu’on le sera toujours en oubliant le joueur.