Rencontre avec le créateur culinaire qui transforme les pixels de nos œuvres favorites en plats bien réels, pour le plus grand plaisir des petits et des grands.
PGM : Le processus de création d'une recette issue d'un jeu vidéo implique de passer du concept imaginaire à la réalité. Comment trouves-tu le juste milieu entre le respect du design visuel à l'écran et la cohérence gustative dans l'assiette ?
Gastronogeek : C'est une question très intéressante, car cet équilibre fait partie de la magie du processus. Pour commencer, il faut absolument que la recette ait du sens. Si l'on prépare un simple cookie aperçu en arrière-plan d'un jeu, cela devient trop cosmétique et la communauté risque de trouver cela absurde. Je me concentre uniquement sur des plats iconiques qui parlent véritablement aux gens, comme le ramen de Naruto ou la nourriture des films Ghibli. Pour réussir cette adaptation, il est nécessaire d'avoir une excellente connaissance des œuvres, de les analyser en profondeur, et de maîtriser différentes cuisines comme les gastronomies japonaise, chinoise ou italienne. Cela demande beaucoup de temps, car pour respecter les règles d'un plat comme le riz frit de Sanji dans One Piece, il faut s'assurer d'utiliser un wok très chaud avec peu d'humidité.
PGM : Quelle recette issue de la pop culture t'a donné le plus de fil à retordre pour obtenir une réalisation culinaire convaincante ?
Gastronogeek : Le Gâteau de Monstre de Zelda: Breath of the Wild m'a donné beaucoup de mal. Il s'agit d'un gâteau à étages avec des couleurs très spécifiques et des cornes violettes. Puisqu'il s'agit d'un gâteau "de monstre", il fallait intégrer des saveurs un peu dérangeantes tout en conservant une recette accessible et délicieuse pour le public. J'ai par exemple essayé d'utiliser du café pour éviter qu'il ne soit trop alcoolisé. Le véritable défi était de rendre ce dessert, pensé pour être cosmétique dans le jeu, gustativement bon dans la vraie vie.
PGM : Des titres récents subliment la nourriture avec des visuels très poussés, comme les festins de Monster Hunter. Est-ce que cette minutie visuelle modifie ta manière d'aborder tes créations ?
Gastronogeek : Au contraire, cela me facilite grandement la tâche ! Le défi est bien plus complexe face à des graphismes polygonaux qui manquent de détails, comme le "Grilled Cheese" des Sims. À l'inverse, lorsque l'on voit du fromage fondre de manière très réaliste dans Monster Hunter, le niveau d'exigence augmente : il faut trouver le moyen de rendre la recette aussi gourmande en photo et en vidéo pour que les joueurs ressentent la même émotion que dans le jeu.
PGM : Abordons la pédagogie. Pour les jeunes lecteurs, la cuisine peut sembler intimidante. En quoi reproduire des plats tirés de leurs licences favorites peut-il les aider à découvrir de nouvelles saveurs ?
Gastronogeek : L'appréhension vient souvent des parents. L'enfant, lui, a un cerveau prêt à tout assimiler et n'a pas peur d'apprendre. L'immersion est la clé : l'idée de manger comme son héros désamorce complètement la difficulté. Proposer un cheesecake au chocolat lors d'un anniversaire sur le thème de Ninjago ou des plats liés à Portal fonctionne extrêmement bien. Apprendre à cuisiner à un enfant participe activement à son éducation alimentaire et à son développement.
PGM : Si un enfant devait poser sa manette pour préparer sa toute première recette de jeu vidéo, par quel plat lui conseillerais-tu de commencer ?
Gastronogeek : Je l'orienterais vers la saga Zelda, qui offre des dizaines de recettes très faciles d'accès dans Breath of the Wild et Tears of the Kingdom. Le curry japonais est le plat idéal pour débuter. C'est une recette que je prépare avec mon fils : en utilisant du curry industriel en cubes plongé dans l'eau, la sauce s'épaissit d'elle-même. Le résultat est ultra-réconfortant et très simple à réaliser.
PGM : As-tu déjà imaginé structurer tes recettes comme des tutoriels de jeux vidéo, avec des étapes et du "loot" d'ingrédients pour guider les jeunes en toute sécurité ?
Gastronogeek : Dans mon livre Gastronogeek Kids, j'ai intégré des encadrés spécifiques pour prévenir les enfants des moments où les parents doivent prendre le relais, notamment pour la friture ou le four. Je n'ai pas encore "gamifié" de recette à l'extrême, bien que nous ayons envisagé un livre dont le lecteur serait le héros. J'adorerais concevoir un petit jeu vidéo d'aventure culinaire, un peu comme l'application Wagotabi qui permet d'apprendre le japonais à la manière d'un jeu Game Boy, afin de poursuivre ce développement de l'éducation alimentaire.
PGM : Quel genre d'échange avec le public te motive le plus lors des événements ou des salons ?
Gastronogeek : Ce qui me rend le plus heureux, c'est l'interaction autour des univers que les gens aiment. C'est fantastique de voir un enfant s'enthousiasmer en repérant une référence précise et m'expliquer le jeu. Il est aussi extrêmement touchant de voir de jeunes adultes m'annoncer qu'ils sont en terminale de bac professionnel cuisine parce qu'ils regardaient mes vidéos dans leur enfance. Susciter des vocations me touche énormément.
PGM : Pour conclure, quel univers vidéoludique inexploré te ferait envie pour un futur projet ?
Gastronogeek : Il va falloir que je m'attaque sérieusement à Monster Hunter ! L'univers d'Animal Crossing m'attire également beaucoup, car c'est une licence très réconfortante. Et bien sûr, je garde un œil attentif sur Zelda : j'ai hâte de découvrir si un potentiel remake d'Ocarina of Time intégrera de nouvelles mécaniques liées à la nourriture.
L'avis du rédacteur
"Dans les colonnes de Petits Gamers Magazine, nous explorons continuellement comment le média vidéoludique dépasse le simple cadre de la console. La démarche de Gastronogeek résonne particulièrement avec la réalité du terrain face à des élèves de primaire : utiliser un univers passionnant est le meilleur levier pour désamorcer l'appréhension de l'apprentissage. Bien loin de la course stérile à la puissance matérielle ou au photoréalisme absolu, c'est bel et bien la direction artistique forte d'œuvres comme Zelda ou l'univers Ghibli qui parvient à s'inviter avec magie dans nos assiettes. Après avoir parcouru les allées effervescentes de la Gamescom en août dernier à la recherche de pépites narratives, cette rencontre nous rappelle brillamment que la transmission ludique est une aventure à part entière."
Par Erodi Shijin