Du 9 au 12 juillet 2026, Japan Expo célébrait son vingt-cinquième anniversaire au parc des expositions de Paris-Nord Villepinte. Dix ans après ma dernière édition et vingt ans après avoir découvert le festival lors de son arrivée à Villepinte, j’y suis retourné pendant quatre jours avec une accréditation presse. Une expérience aussi extraordinaire qu’épuisante, entre programmation démesurée, rencontres humaines, nostalgie et interrogations sur l’évolution commerciale de l’événement.
Un torii pour remonter vingt ans en arrière
Jeudi 9 juillet, passer sous l’imposant torii rouge installé à l’entrée de Japan Expo avait quelque chose d’un peu irréel. Je ne découvrais pas le festival : je le retrouvais.
Ma première Japan Expo remonte à 2006. L’édition 2005 n’avait pas eu lieu, le CNIT de La Défense étant devenu trop exigu pour accueillir le public dans de bonnes conditions de sécurité. En 2006, le festival accomplissait donc un immense saut en s’installant au parc des expositions de Paris-Nord Villepinte. À l’époque, la manifestation occupait environ 47 000 m² et attendait près de 60 000 personnes. Ce changement de lieu apparaissait déjà comme un pari considérable. (BDGest, juillet 2006)
J’ai ensuite vu Japan Expo grandir pendant dix ans, de 2006 à 2016. J’ai assisté à l’apparition de nouveaux espaces, de nouvelles scènes et d’une organisation de plus en plus professionnelle. J’ai également connu l’arrivée des offres premium, des accès privilégiés et d’une segmentation progressive de la billetterie.
Puis dix années ont passé.
Revenir en 2026, pour les vingt-cinq ans du festival et les vingt ans de sa présence à Villepinte, revenait presque à confronter deux époques. D’un côté, les souvenirs d’une manifestation encore relativement accessible, où l’on pouvait improviser son parcours et parfois se retrouver au bord d’une scène. De l’autre, un événement devenu si vaste qu’il faut désormais étudier son programme, surveiller l’application et calculer chacun de ses déplacements.
Une ville japonaise construite dans des hangars
Les chiffres communiqués aux médias permettent de mesurer cette transformation : plus de 154 000 m² exploités, 916 exposants, plus de 670 événements, douze scènes, quatre espaces consacrés aux arts martiaux, neuf espaces de dédicaces et deux salles de meet and greet.
La programmation annonçait notamment 101 concerts et showcases, 63 conférences, 13 conférences avec live drawing, 150 démonstrations d’arts martiaux, 30 master class, 17 heures de projections et cinq grandes expositions. L’espace Wabi Sabi réunissait à lui seul quelque 120 artisans japonais.
Ces nombres sont impressionnants. Sur place, ils deviennent presque vertigineux.
Japan Expo n’est plus seulement un festival que l’on visite : c’est un territoire que l’on traverse. On quitte une scène, on remonte une allée, on contourne plusieurs stands, on change de hall et l’on réalise que la conférence suivante commence déjà à l’autre bout du parc des expositions. On marche pendant des kilomètres dans une succession de villages éditoriaux, d’espaces culturels, de scènes, de boutiques, de restaurants, d’expositions et de rassemblements de cosplayeurs.
Même quatre jours ne suffisent plus pour tout voir.
Tous les événements ont eu lieu, mais personne ne peut être partout
Il faut lever une ambiguïté importante : tous les événements dont nous avons parlé ont bien eu lieu. Il ne s’agissait pas d’annonces restées sans lendemain ou de rendez-vous annulés au dernier moment. La difficulté venait précisément de leur profusion et de leur simultanéité.
Au cours de ces quatre journées se sont succédé le concert et la rencontre avec YOSHIKI, le showcase de Kyary Pamyu Pamyu, la conférence consacrée à Dreamland, deux rendez-vous avec CyberConnect2 et Hiroshi Matsuyama, ou encore l’avant-première mondiale du pilote de l’anime TINY METAL présenté par AREA35. Ce dernier projet réunissait notamment Hiroyasu Kobayashi, Yusuke Kozaki et le compositeur Go Shiina. (Japan Expo – TINY METAL Anime)
À cela se sont ajoutées la célébration des cinq ans de l’anime Jujutsu Kaisen, la conférence de Keisuke Itagaki autour des trente-cinq ans de Baki, celle consacrée aux voix françaises du jeu Orbitals, le panel de l’anime Les Gouttes de Dieu et le meet and greet de l’illustrateur Mitsuhiro Arita.
Et tout cela ne représente qu’une infime partie de ce qui s’est déroulé pendant le festival.
J’étais seul une grande partie du temps. Élodie était présente le vendredi et le dimanche, ce qui nous a permis de répartir certains rendez-vous, mais même à deux, il fallait faire des choix. Couvrir une conférence signifiait en abandonner une autre. Rester pour les questions du public pouvait rendre impossible l’arrivée à temps sur une scène éloignée. Il fallait parfois renoncer à une rencontre prometteuse pour sécuriser un événement prévu depuis plusieurs semaines.
Ce n’est pas un défaut de programmation. C’est la conséquence directe d’un festival devenu tentaculaire.
Un programme qui refuse les frontières
La plus grande réussite de Japan Expo reste probablement sa capacité à ne pas se limiter au manga et à l’animation. Ces deux univers en constituent toujours le cœur, mais ils cohabitent désormais avec le jeu vidéo, la musique, la mode, le tourisme, la gastronomie, l’artisanat, la danse, le cosplay, les sports et les traditions japonaises.
Le jeu vidéo occupait ainsi une place considérable. Les visiteurs pouvaient découvrir des présentations et avant-premières liées à Persona 4 Revival, Final Fantasy Resonance, Marvel Tōkon: Fighting Souls, Guilty Gear -Strive-, Ace Combat 8: Wings of Theve, Orbitals ou encore Unanswered//butterfly, projet issu de l’univers Sword Art Online.
Une exposition de 120 m² célébrait les trente ans de Persona, tandis que CyberConnect2 revenait sur trois décennies de création. La première Ankama Convention organisée au sein de Japan Expo occupait environ 4 000 m², entre jeux, animation, édition, boutique, cosplay et présentations de projets. De son côté, l’association MO5 retraçait les trente-cinq ans de Sonic à travers une exposition jouable.
Les amateurs de mangas pouvaient passer des stands des grands éditeurs aux espaces de dédicaces, découvrir les monumentales planches d’Akane-banashi ou se perdre dans des décors conçus comme de véritables expositions. Plus loin, les initiations à l’aïkido, au judo ou à d’autres disciplines rappelaient que la culture japonaise ne se réduit pas à ses productions populaires contemporaines.
On retrouvait également les éternels stands de ramen, de gyoza, de takoyaki et de nouilles, parfois entre deux boutiques de figurines, un artisan traditionnel et une scène accueillant un spectacle.
C’est là que le gigantisme de Japan Expo conserve quelque chose d’incroyable. Même sans assister à une conférence majeure ou sans acheter le moindre produit, il est possible de passer des heures à observer, essayer, écouter et découvrir.
Des artistes prestigieux, mais une proximité différente
Le vingt-cinquième anniversaire permettait de retrouver plusieurs personnalités majeures. YOSHIKI revenait célébrer l’événement avec un concert, tandis que Kyary Pamyu Pamyu remontait sur la scène Ichigo. Keisuke Itagaki, créateur de Baki, était l’un des invités d’honneur. Mitsuhiro Arita rencontrait son public et les équipes d’Akane-banashi, de Blue Giant, de Persona ou de nombreux projets d’animation et de jeux vidéo participaient aux différents rendez-vous.
Pourtant, malgré l’importance de ces invités, quelque chose a changé dans la manière de les approcher.
Lors des concerts de YOSHIKI et de Kyary Pamyu Pamyu, une distance importante séparait les premières rangées de la scène. Les barrières, les places assises et l’organisation générale donnaient parfois l’impression d’assister à un spectacle réglé selon une discipline très japonaise : chacun à sa place, avec une proximité mieux contrôlée.
Je me souviens d’une époque où l’endroit depuis lequel je prenais mes photographies aurait pratiquement correspondu au bord de scène. Le public était debout, dans une configuration proche d’une fosse, avec une relation beaucoup plus directe entre l’artiste et les spectateurs.
Cette évolution peut évidemment s’expliquer par la sécurité, la gestion des flux et la taille atteinte par le festival. Elle n’en produit pas moins une perte de proximité. On voit peut-être mieux, on circule plus facilement et l’organisation maîtrise davantage les mouvements du public, mais une partie de la spontanéité s’est effacée.
C’est aussi pour cela que l’attitude de YOSHIKI mérite d’être saluée. En descendant de scène pour rejoindre le public, poser avec les spectateurs et prolonger la rencontre par des questions-réponses, il a momentanément réduit cette distance. Ce geste simple rappelait ce que peuvent apporter les artistes lorsqu’ils refusent de limiter leur présence à une prestation parfaitement chronométrée.
Un autre paradoxe apparaît dans les chiffres. Le dossier de presse dénombre 101 concerts et showcases, mais le ressenti peut malgré tout être celui d’une affiche moins riche en grandes têtes d’affiche qu’il y a quinze ou vingt ans. Une multiplication de petits passages, d’animations musicales et de représentations réparties sur plusieurs scènes n’équivaut pas nécessairement à la sensation laissée par une succession de grands artistes clairement identifiés.
L’humain, véritable cœur du festival
Si Japan Expo a changé, une chose demeure : la qualité humaine des personnes qui la font vivre.
Pendant quatre jours, les bénévoles, les équipes du festival, les agents de sécurité et les personnes chargées de l’accueil ont fait preuve d’une véritable bienveillance. Jamais un mot plus haut que l’autre, même lorsque la fatigue s’installait et que les visiteurs devenaient plus nombreux.
En revenant dans certains espaces, des bénévoles me reconnaissaient. Un simple « Ah, vous revoilà ! » suffisait à créer un échange chaleureux. Cette atmosphère bon enfant contraste parfois avec l’image froide que pourrait donner une manifestation devenue aussi immense et professionnalisée.
L’espace presse a lui aussi permis des rencontres inattendues. J’ai pu échanger avec d’autres journalistes et accrédités, retrouver Caroline Segarra, prendre une photographie avec Alex Pilot, cofondateur de la chaîne Nolife, ou discuter avec des professionnels entre deux rendez-vous. Les entretiens réalisés avec Fabien et Julien, ou encore avec Elsa Brants, ont confirmé cette impression : derrière les marques, les éditeurs et les programmes, on trouve encore des personnes accessibles, passionnées et heureuses de rencontrer leur public.
C’est probablement là que survit le mieux l’âme de Japan Expo. Elle ne réside pas uniquement dans ses grandes scènes ou dans ses installations, mais dans ces échanges parfois très courts qui transforment une couverture professionnelle en véritable expérience humaine.
Le prix du gigantisme
Reste la question la plus délicate : celle de l’argent.
En 2006, les trois journées coûtaient chacune 10 euros en prévente et le pass complet 25 euros. En 2026, le tarif normal atteignait 32 euros le jeudi, 30 euros le vendredi, 41 euros le samedi et 34 euros le dimanche. Le pass quatre jours était affiché à 107 euros. Des tarifs réduits permettaient certes de descendre jusqu’à 64,20 euros pour un pass Jônin acheté très tôt, mais dans des quantités limitées.
À cela s’ajoutait une offre premium beaucoup plus développée. Les premiers billets de ce type étaient apparus dès 2008. Pour 2026, le badge Zen coûtait 169 euros, le Zen + Confort 399 euros et le badge Ultimate atteignait 999 euros — avec, malgré son prix, un stock épuisé. (Grille tarifaire officielle 2026)
Comparer directement 2006 et 2026 sans tenir compte du contexte serait néanmoins trop facile. Le prix de l’électricité, la location des halls, les transports, la sécurité, la technique, la logistique, les salaires, l’hébergement et la venue des invités ont nécessairement évolué. Japan Expo exploite désormais plus de trois fois la surface de ses débuts à Villepinte et mobilise des centaines de personnes.
L’inflation a également profondément modifié le coût de la vie. Selon les coefficients de conversion de l’Insee, 10 euros de 2006 correspondent approximativement à 13,50 euros de 2025. Cela démontre à la fois qu’une comparaison brute serait trompeuse et que l’inflation ne suffit pas, à elle seule, à expliquer le passage vers des journées facturées entre 30 et 41 euros. (Coefficient de transformation de l’euro – Insee)
Le véritable problème se situe probablement dans l’écart entre l’évolution générale des prix et celle du pouvoir d’achat. Le billet augmente, mais aussi le transport, l’hébergement, la nourriture, les mangas, les figurines et les produits dérivés. Pour une famille ou un visiteur venant de province, la journée peut rapidement représenter un budget considérable avant même le premier achat sur place.
Japan Expo est ainsi passée d’un festival populaire, auquel on pouvait parfois se rendre presque spontanément, à une sortie qui doit être préparée et budgétisée plusieurs mois à l’avance.
Cela ne signifie pas que le visiteur n’en a pas pour son argent. Une fois entré, le volume d’activités accessibles est impressionnant. On peut assister à des conférences, concerts, démonstrations et projections sans multiplier les dépenses supplémentaires. Il reste également possible de réaliser de bonnes affaires : j’ai notamment trouvé un vinyle de l’anime Nana, accompagné d’extra tracks, ainsi qu’un Blu-ray de Lupin III pour une dizaine d’euros.
Mais, à titre personnel, sans accréditation presse, je ne suis pas certain que j’aurais payé pour revenir. Non parce que le contenu serait insuffisant, mais parce que la somme nécessaire pour vivre pleinement l’expérience est devenue trop importante.
De Japan Expo au Toulouse Game Show
Cette évolution explique peut-être pourquoi le Toulouse Game Show m’avait laissé, en 2022, une impression plus intime et familiale. J’y retrouvais quelque chose de la Japan Expo des premières années à Villepinte : une convention plus facile à parcourir, où le public, les invités et les organisateurs semblent évoluer dans un espace encore humainement mesurable.
Japan Expo ne peut plus réellement retrouver cette taille sans renoncer à une partie de ce qu’elle est devenue. Réduire les espaces impliquerait de supprimer des stands, des scènes ou des activités. Continuer à s’étendre nécessiterait de louer davantage de halls et d’augmenter encore les coûts d’exploitation.
Le festival se retrouve donc face à un paradoxe : son incroyable diversité est aussi ce qui l’éloigne progressivement de l’expérience populaire et spontanée de ses débuts.
Un bilan positif, mais pas aveugle
Au terme de ces quatre jours, le bilan reste positif.
Japan Expo 2026 m’en a mis plein les yeux. J’ai assisté à des événements exceptionnels, couvert des conférences passionnantes, rencontré des artistes, des créateurs et des professionnels, réalisé des interviews et retrouvé l’ambiance particulière d’un festival qui occupe une place importante dans mon histoire personnelle.
Il serait injuste de réduire l’événement à ses tarifs ou à ses dimensions commerciales. Derrière les offres premium, les stands marchands et les opérations promotionnelles demeure un formidable espace de découverte. Les visiteurs viennent aussi pour se retrouver, porter leurs costumes, partager leurs passions et rencontrer des personnes qu’ils ne croisent parfois qu’une fois par an.
Il serait tout aussi malhonnête d’ignorer ce que Japan Expo a perdu en grandissant. Le festival est moins accessible financièrement, plus compliqué à parcourir et parfois plus distant dans son rapport aux artistes. Son gigantisme fascine autant qu’il fatigue. Sa professionnalisation rassure, mais atténue une partie de la spontanéité qui caractérisait ses premières années à Villepinte.
Japan Expo reste chère à mon cœur. Elle n’est simplement plus celle que j’ai connue en 2006.
Elle est devenue plus grande, plus riche, plus spectaculaire et probablement plus difficile à organiser. Elle est aussi devenue un véritable monstre économique, dont les tarifs excluent progressivement une partie du public qui a contribué à son succès.
Son âme n’a pourtant pas disparu. Elle survit dans ses bénévoles, ses artistes, ses passionnés, ses cosplayeurs, ses rencontres et ces moments imprévus que l’on rapporte chez soi après quatre journées épuisantes.
La question n’est donc pas de savoir si Japan Expo mérite encore d’exister ou d’être visitée. Elle est plutôt de savoir comment ce festival devenu géant pourra rester accessible à celles et ceux qui l’ont aidé à grandir.
Article écrit par Otakufan