Dans l'univers manga, les histoires les plus populaires sont la plupart du temps celles qui s'étendent sur plusieurs tomes. Il n'est pas rare que des séries avoisinent la centaine de volumes, monopolisant le devant de la scène médiatique, tandis que de nombreux one-shots restent invisibles, et ce, malgré leur richesse narrative et artistique indéniable.
Pour redonner à ces récits de l'ombre la lumière qu'ils méritent, voici une sélection de one-shots à découvrir sans plus attendre.
Humanitas (Aki Yamamoto) - Glénat
Ce manga aux allures de fresque anthropologique explore l'essence de la condition humaine à travers trois récits distincts.
Dans le premier, l'Amérique centrale est représentée. On y suit un apprenti guerrier aveugle entraîné par un homme reconnu et admiré pour sa force et son courage.
Dans le second, l'histoire nous plonge au coeur de l'URSS. Youri, père de famille accusé à tort d'avoir participé à des manifestations antirégime se retrouve emprisonné aux côtés d'hommes d'une malveillance sans pareille. Dans ce cadre, il sera forcé d'apprendre à jouer aux échecs sous peine de subir les sévices de Darko, compagnon de cellule cruel et sans pitié.
Dans le troisième et dernier récit, nous suivons Ena, jeune fille Inuite évoluant en pleine saison de pêche à la baleine. Sa rencontre avec William, un marin britannique échoué sur la côte polaire, transformera sa vision du monde pour le reste de ses jours.
À travers ces trois tableaux, Yamamoto illustre l'idée même du terme "Humanitas", concept latin définissant la valeur de l'être humain par sa compassion, sa bonté et sa culture. L'autrice a confié avoir voulu mettre en avant des héros brisés, rejetés ou handicapés. Selon elle, dans un monde régi par la loi du plus fort, la grâce humaine ne s'exprime que par la représentation de nos faiblesses et de nos différences.
Quartier lointain (Jirō Taniguchi) - Casterman Écritures
Initialement, ce titre était divisé en deux volumes avant d'être regroupé en intégrale chez Casterman, pour le plus grand plaisir des fans de Taniguchi.
Dans cette histoire, on suit un homme de 48 ans se retrouvant par erreur dans la ville de son enfance. N'ayant pas mis les pieds à Kurayoshi depuis de longues années, il profite de sa visite pour se rendre sur la tombe de sa mère. Peu après, il se réveille dans son corps d'adolescent, des dizaines d'années en arrière, à la veille d'un événement sur le point de bouleverser sa famille. S'ensuit alors une aventure aussi bouleversante qu'amusante.
Ce manga a reçu de nombreuses récompenses, et cette reconnaissance est loin d'être injustifiée. En effet, outre l'immense talent de l'auteur depuis longtemps populaire en Europe (et notamment enFrance), ce récit illustre un désir absolument universel : retourner dans le passé tout en conservant la mémoire du présent afin de changer le cours de sa vie.
D'ailleurs, Taniguchi a révélé avoir eu l'idée de cette histoire après avoir fait un rêve dans lequel il retournait dans son enfance afin de déclarer sa flamme à la fille dont il était amoureux. Ce récit est donc né de ses propres regrets et résonne encore aujourd'hui chez de nombreux lecteurs.
Shino ne sait pas dire son nom (Shuzo Oshimi) - Kioon
Ce manga s'inscrit d'abord dans une démarche autobiographique. En effet, l'héroïne de l'histoire (Shino) est atteinte de bégaiement, tout comme l'auteur. Le sujet abordé étant très largement sous-représenté dans les mangas, cette histoire a rapidement su conquérir le cœur des lecteurs.
De plus, l'auteur, notamment connu pour son oeuvre Les liens du sang, est habituellement réputé pour ses récits sombres et dérangeants. Shino ne sait pas dire son nom marque alors un contraste important. L'auteur y livre une nouvelle facette de son talent : plus douce, plus lumineuse et bien plus intimiste. Pensée pour tout public, cette œuvre aborde l'acceptation de soi face à une différence moquée et pointée du doigt.
Hideout (Masasumi Kakizaki) - Kioon
Auteur de la très célèbre série Rainbow, Masasumi Kakizaki nous offre Hideout : un récit glaçant prenant racine dans un décor de forêt étouffante. Condensant tout l'art du genre horrifique, ce manga suit l'histoire de Seiichi, dont la propre déchéance le pousse à vouloir commettre l'impensable : assassiner sa femme.
Durant 232 pages, nous sommes plongés dans les mémoires écrites du héros lui-même. Alors que dès le début, il pressent que ces écrits seront ses derniers, il nous embarque dans l'horreur de son esprit rendu malade par l'effondrement de sa vie.
Kakizaki, auteur passionné par le genre horrifique sous toutes ses formes, révèle avoir été grandement inspiré par les romans de Stephen King lors de l'écriture de cette histoire devenue populaire grâce à son atmosphère pesante et sa psychologie complexe.
À ne pas mettre entre toutes les mains, Hideout reste un titre incontournable du manga d'horreur.
Le chien gardien d'étoiles (Takashi Murakami) - Pika
Cette histoire, vendue à plus d'un million d'exemplaires au Japon et traduite dans plus de dix pays, nous met face à une réalité japonaise brutale : le phénomène des morts isolées, ou "Kodokushi".
Inspiré par cette violence sociale, l'auteur nous embarque dans l'effondrement de la vie d'un homme retrouvé mort dans la carcasse de sa voiture, seulement accompagné de son chien.
Le récit s'articule autour d'un long flashback vécu par Happy (le chien du héros). On y découvre la lente descente aux enfers d'un foyer japonais ordinaire : la maladie du père, la perte de son emploi, le divorce, l'expulsion de son logement, et enfin son dernier voyage sur les routes aux côtés de son ami à quatre pattes.
Murakami a de nombreuses fois révélé avoir choisi le chien comme narrateur pour adoucir l'aspect tragique de l'histoire. En effet, Happy ne comprend ni la pauvreté, ni la maladie, ni la déchéance sociale. C'est en cela que réside la puissance poétique de ce récit : le lecteur perçoit la misère, mais la voix du chien n'exprime que de l'amour et de la gratitude envers son maître.
D'ailleurs, en japonais, "le chien gardien d'étoiles" se traduit par "hoshi mamoru inu" et désigne un chien regardant intensément les étoiles, comme s'il voulait les attraper. L'auteur a confié qu'il s'agissait d'une métaphore qualifiant ceux qui poursuivent un rêve inaccessible. Pour l'homme, c'est la quête d'un bonheur perdu. Pour le chien, l'amour inconditionnel qu'il voue à son maître jusqu'à son dernier souffle.
Au-delà de la critique d'une société japonaise excluante et solitaire, ce manga est une ode à l'espoir, et bien-sûr, à la relation qu'un homme peut partager avec son chien.
Le mot de la rédactrice
Malgré ma grande passion pour les mangas, j'avoue être parfois lassée par les séries interminables. Les one-shots représentent alors une part importante de ma collection. Cette sélection vous offre un aperçu de mes plus grands coups de cœur, avec un zoom particulier sur deux œuvres auxquelles je tiens tout particulièrement : celles de Jirō Taniguchi et Takashi Murakami, deux de mes auteurs favoris. En espérant que vous aimerez ces lectures autant que je les ai aimées.