D'abord moqué par le grand public, le manga français (également appelé manfra) est depuis peu parvenu à se faire une place aux côtés des plus grands noms japonais. Mais avant que nos œuvres ne voyagent jusqu'au Japon, de nombreuses tentatives ont échoué.
Dès 2005, Pika Éditions prépublie Dys, signé par Moonkey, dans son magazine Shônen Collection, titre rapidement suivi par Dreamland de Reno Lemaire, aujourd'hui grand nom du manfra. La même année, Ankama — éditeur roubaisien d'abord connu pour le jeu vidéo — décline Dofus en manga. Aujourd'hui, cette œuvre est l'un des plus grands succès du manfra.
Malgré un léger engouement sur le territoire français, le manfra ne parvient pas immédiatement à s'exporter, le Japon considérant encore à ce moment-là que seul le pays fondateur de cet art était légitime. Il faudra attendre 2018, date à laquelle Radiant, écrit par Tony Valente, devient le premier manga français adapté en anime et diffusé par la chaîne publique japonaise NHK. C'est un tournant majeur dans l'écosystème : pour la première fois, un titre français est produit par un studio d'animation japonais, un traitement jusque-là réservé aux plus grosses licences nippones. Tony Valente sera d'ailleurs publiquement salué par des maîtres du manga japonais tels que Hiro Mashima (auteur de Fairy Tail) et Yusuke Murata (auteur de One Punch Man).
Ce qu'on peut affirmer avec certitude, c'est que grâce à lui, la France a gagné le droit de jouer sur un terrain autrefois réservé aux fondateurs de cet univers.
Reno Lemaire
Considéré comme l'un des tout premiers pionniers du manga français, ce mangaka né à Montpellier en 1979 impose aujourd'hui son talent avec son œuvre Dreamland, vendue à plus de 800 000 exemplaires.
Si sa carrière débute en 2004 lorsqu'il présente son projet à l'éditeur Pika, elle prend une toute autre dimension lorsqu'il fonde Penmerry Studio : un studio reprenant l'organisation de production japonaise selon laquelle le mangaka est assisté par d'autres artistes dans la création de son œuvre.
Ainsi, Reno s'adonne à l'écriture du scénario et au dessin des personnages, tandis que ses assistants (Salim Kafiz et Romain Lemaire) s'occupent des décors. Ce système porte ses fruits puisqu'encore aujourd'hui — soit 20 ans après la parution du premier tome — Dreamland s'impose comme la plus longue série manga jamais écrite par un auteur français, avec pas moins de 24 tomes au compteur.
Une longévité récompensée en 2026 : l'année de son 20ème anniversaire, la série est adaptée en anime par le studio La Chouette Compagnie et est diffusée sur ADN, preuve que l'œuvre de Reno Lemaire continue, deux décennies plus tard, d'écrire l'histoire du manga français.
Tony Valente
Alors que Radiant est connu comme étant le premier manga français à être adapté en anime par la NHK, ce mangaka toulousain de 41 ans a débuté sa carrière en 2004 dans la BD classique avec des œuvres telles que Les Quatre Princes de Ganahan et Hana Attori.
En 2013, c'est aux côtés de l'éditeur Ankama qu'il se tourne vers le manga, avec un but en tête : s'offrir une plus grande liberté narrative.
Cependant, avant de remporter le Daruma du meilleur manga international durant les Japan Expo Awards de 2016, Tony connaît des débuts difficiles lors desquels son premier manga ne reçoit pas l'attention souhaitée.
Pourtant, rien ne l'arrête, et tome après tome, Radiant connaît finalement un véritable succès. Aujourd'hui, Tony Valente est le premier auteur de manga français publié directement au Japon par les éditions Asukashinsha, une reconnaissance saluée par les plus grands auteurs japonais, et continue sa belle carrière depuis Montréal.
Mathieu Bablet et Guillaume Singelin
Ce duo d'auteurs déjà reconnus dans le milieu de la BD franco-belge connaît un tout nouveau succès grâce à leur titre Shin Zero, dont le premier tome est sorti en 2025 et le second en juin 2026.
Cette réussite s'explique notamment par la complémentarité des deux artistes. En effet, tandis que Bablet est largement influencé par l'esthétique de Miyazaki, Singelin puise dans un mélange de manga et de SF occidentale pour construire ses œuvres.
Tous deux viennent alors enrichir le genre du manfra avec leurs univers et leurs bagages respectifs, une association d'autant plus notable qu'elle marque une première collaboration à quatre mains pour ces auteurs, habitués à assurer seuls scénario et dessin sur leurs précédents travaux.
Elsa Brants
Née à Montpellier en 1975, cette mangaka débute sa carrière en 2000 comme coloriste sur plusieurs séries de BD, tout en gardant dans un coin de sa tête le projet de réaliser son propre manga, les éditeurs français étant encore réticents à publier des auteurs européens dans ce format à cette époque.
Mais environ huit ans après ses débuts dans le milieu de la BD, son rêve se réalise enfin : elle signe son premier manga aux côtés de Kana.
Save me Pythie est publié en 2014 et compte aujourd'hui cinq tomes. Rapidement remarqué, le titre s'inscrit aujourd'hui parmi les œuvres qui ont contribué à façonner le manfra.
VanRah
Après s'être fait connaître dans le milieu des comics en travaillant notamment comme encreuse sur des licences telles que Batman et Green Lantern, VanRah décide de se tourner vers le manga, un univers qui lui permet de laisser davantage libre cours à son imagination.
En 2014, elle signe alors Stray Dog, son premier manga publié chez Glénat. Mélangeant fantasy, action et mythologie, la série rencontre rapidement son public et reçoit notamment le prix du Meilleur Manga lors des AnimeLand Awards en 2015.
Mais le succès ne s'arrête pas aux frontières françaises : après seulement trois tomes publiés dans l'Hexagone, Stray Dog est vendu à l'étranger, permettant à VanRah de faire connaître son travail bien au-delà de la France.
Forte de cette reconnaissance, la mangaka poursuit ensuite son travail avec MortiCian : The Dark Feary Tales, confirmant ainsi sa place parmi les auteurs français qui ont contribué à faire évoluer le manfra.
Le mot de la rédactrice
À travers cet article, je souhaitais mettre en lumière un aspect du manga que l'on a parfois tendance à oublier : sa pratique ne se limite plus aujourd'hui au Japon.
Le manfra a longtemps peiné à trouver sa place, mais les auteurs présentés ici montrent qu'il est désormais capable de s'inscrire durablement dans le paysage du manga. C'est une évolution que je trouve particulièrement intéressante, et que je tiens à soutenir à mon échelle.
Ces cinq mangaka font d'ailleurs partie des auteurs français dont j'apprécie particulièrement le travail. Leurs univers sont très différents, tout comme leurs influences et leurs approches, mais c'est justement cette diversité qui me semble intéressante. Au-delà de leurs parcours respectifs, ils témoignent surtout de l'évolution du manfra et de la place qu'il a progressivement réussi à se faire auprès des lecteurs français, mais aussi à l'étranger.