Histoire d'un genre : le shōjo, un siècle d'émotions

Publié le 29 septembre 2026 à 14:57

Le shōjo intrigue par son ambiguïté : on y range aussi bien des romances lycéennes que des récits de science-fiction, des drames sportifs ou des histoires d'horreur. Ce n'est pas un hasard, mais bel et bien la conséquence directe de ce que désigne réellement ce mot : non pas un genre au sens strict, mais une catégorie éditoriale, définie par l'âge et le sexe du lectorat visé par le magazine de prépublication. Le shōjo, ou “jeune fille” en japonais, ne dit donc rien de l'histoire elle-même : c'est une sensibilité, un regard, une façon de raconter les émotions, qui traverse des œuvres par ailleurs très différentes les unes des autres.

Longtemps reléguée au second plan, jugée mineure ou purement décorative face à son cousin le shōnen, cette catégorie va pourtant devenir un terrain d'expérimentation narrative parmi les plus audacieux du manga, porté par des femmes autrices dans une industrie où elles restaient largement minoritaires.


Aux origines du shōjo : bien avant le manga

C'est dès 1902, avec la fondation du magazine Shōjo-kai, qu'apparaît pour la première fois ce concept éditorial, suivi par Shōjo Sekai en 1906 puis par le très populaire Shōjo no Tomo en 1908 : des magazines japonais spécifiquement destinés aux filles qui apparaissent au début du XXe siècle. À cette époque, il ne s'agit pas encore de manga : ce sont des illustrations et des récits littéraires, pensés pour une catégorie sociale toute nouvelle, née de l'accès des jeunes japonaises à l'éducation. Les illustrateurs Takehisa Yumeji et surtout Jun'ichi Nakahara, influencé par son travail de créateur de poupées, y popularisent le style aux grands yeux qui deviendra la signature visuelle du genre, une esthétique qui influencera plus tard des mangakas comme Macoto Takahashi et Riyoko Ikeda.

Les premiers strips apparaissent dès 1910. En 1938, Kurukuru Kurumi-chan de Katsuji Matsumoto devient le premier manga véritablement populaire publié dans ces pages, avant que la guerre du Pacifique ne provoque des pénuries de papier forçant de nombreux magazines à fusionner ou à disparaître. Une décennie plus tard, deux poids lourds s'imposent et structurent durablement le paysage : Nakayoshi, lancé par Kōdansha, puis Ribon, lancé par Shueisha en août 1955, qui deviendra l'un des magazines shōjo les plus vendus, avec plus de 590 millions d'exemplaires écoulés depuis 1978. À leurs côtés, Osamu Tezuka publie en 1953 Princesse Saphir, dont l'héroïne, une princesse déguisée en garçon, pose une question de genre qui traversera tout l'imaginaire shōjo. Fait notable : à cette période, ce sont majoritairement des hommes qui écrivent pour ce lectorat féminin, un déséquilibre que la décennie suivante va commencer à corriger.


Quand les autrices redéfinissent le genre

C'est dans les années 1970 que le shōjo bascule véritablement. Un collectif d'autrices nées autour de l'an 24 de l'ère Shōwa (Moto Hagio, Keiko Takemiya, Riyoko Ikeda, Ryōko Yamagishi et Yumiko Ōshima) prend la tête des magazines hebdomadaires Margaret et Shōjo Friend, et impose une écriture radicalement nouvelle : mise en page éclatée, cases superposées, monologues intérieurs, décors floraux à valeur symbolique, focalisation sur l'émotion plutôt que sur l'action. Ce sont elles qui élargissent le champ du shōjo à la science-fiction, à l'histoire, à la psychologie et à la question du genre.

La Rose de Versailles, de Riyoko Ikeda, débute en 1972 et suit Oscar, une femme élevée comme un homme pour devenir capitaine de la garde royale à la cour de Marie-Antoinette : un succès si retentissant qu'il sera adapté à la Takarazuka, la troupe de théâtre entièrement féminine qui avait elle-même influencé l'esthétique shōjo dès 1914. Le Cœur de Thomas, de Moto Hagio (1974), et Kaze to ki no uta, de Keiko Takemiya (1976), explorent quant à eux les amours entre garçons dans des internats européens fantasmés, posant les bases de ce qui deviendra le shōnen-ai puis le boys' love. Ainsi, ce qui n'était au départ qu'un genre pensé pour distraire de jeunes lectrices devient, en l'espace d'une décennie, un espace de réflexion sur l'identité et le désir que peu de productions grand public osaient aborder à l'époque.


Le shōjo aujourd'hui : pourquoi ça fonctionne toujours ?

À partir des années 1990, le genre se diversifie et touche un public mondial. Sailor Moon, de Naoko Takeuchi, commence sa prépublication dans Nakayoshi fin décembre 1991, avant qu'une adaptation animée produite par Toei Animation ne soit lancée dès mars 1992. Le manga, compilé en 18 volumes publiés entre décembre 1991 et février 1997, s'est depuis vendu à plus de 35 millions d'exemplaires dans le monde, pour une franchise ayant généré plus de 13 milliards de dollars de revenus cumulés. En mêlant les codes du magical girl à ceux, plus musclés, du shōnen, elle contribue à faire tomber la frontière stricte entre bandes dessinées pour filles et pour garçons.

Cette dynamique se poursuit avec la comédie romantique scolaire (Hana yori dango), le fantastique (Fruits Basket), les récits expérimentaux sur le genre (Utena), jusqu'au josei, cette catégorie sœur qui accompagne les lectrices une fois devenues adultes, portée par des séries comme Nana, d'Ai Yazawa. Par la suite, c'est le streaming et l'essor international du manga qui achèvent de sortir le shōjo de sa niche : les éditeurs occidentaux spécialisés se multiplient, et les autrices japonaises deviennent des références citées bien au-delà du Japon. Malgré cette expansion, le genre continue de porter les mêmes obsessions qu'à ses débuts : l'introspection, l'amitié, la première fois où l'on tombe amoureux, la question de savoir qui l'on est censé devenir.


En conclusion 

Ainsi, du petit magazine Shōjo-kai de 1902 à l'industrie mondiale qu'il représente aujourd'hui, le shōjo a parcouru un chemin que peu de ses créatrices auraient pu anticiper. Ce qui n'était, à l'origine, qu'une catégorie éditoriale pensée pour un lectorat très ciblé, de jeunes Japonaises en quête d'un espace bien à elles, est devenu un terrain d'expérimentation narrative repris par des générations d'autrices et de lecteurs et lectrices du monde entier.

Et pourtant, malgré cette diversification constante, de la princesse travestie de Tezuka aux magical girls des années 90, le shōjo n'a jamais renié son cœur battant : raconter, sans détour, ce que l'on ressent. Une promesse simple, presque intime, mais qui continue, plus d'un siècle après la naissance des premiers magazines pour jeunes filles, de faire vibrer des lectrices et des lecteurs à travers le monde.


Par Morana