DECRYPTAGE - Préservation vidéoludique : le Brésil dégaine un projet de loi historique face à l'ère du tout-dématérialisé

Publié le 18 juillet 2026 à 16:00

Alors que le couperet du tout-numérique s’abat sur notre passion, illustré par la récente annonce de PlayStation d’abandonner les jeux sur disques, une riposte inattendue s’organise. Au Brésil, un nouveau projet de loi porté par la députée Jandira Feghali pourrait bien forcer les éditeurs à garantir la survie de nos jeux, même après la fermeture de leurs serveurs. Une révolution absolue pour le droit des joueurs et l'histoire de notre médium.

Le crépuscule de la boîte en plastique

Pour tout amoureux du jeu vidéo, le frisson de déballer un nouveau titre, de glisser un disque dans sa console et d'entendre le lecteur s'emballer a quelque chose de sacré. Pourtant, cette époque semble inexorablement glisser vers son crépuscule. La récente annonce de PlayStation concernant l'arrêt progressif des jeux au format physique ne fait qu'entériner une tendance lourde : l'industrie a choisi le dématérialisé.

Si le confort de télécharger un titre instantanément est indéniable, il s'accompagne d'une épée de Damoclès particulièrement angoissante. Que se passe-t-il lorsque les serveurs s'éteignent ? Que devient cet achat, pourtant facturé au prix fort, lorsque l'éditeur décide de débrancher la prise d'un jeu nécessitant une connexion obligatoire ? Jusqu'à aujourd'hui, la réponse tenait en un mot : rien. Le jeu disparaissait, tout simplement, emportant avec lui nos heures de progression, nos souvenirs et une part du patrimoine vidéoludique.

L'offensive législative brésilienne

C'est dans ce climat de dépossession numérique qu'intervient la députée brésilienne Jandira Feghali. Son projet de loi est un véritable pavé dans la mare des géants de l'édition. Le texte est d'une logique implacable : il vise à obliger les éditeurs à fournir aux joueurs les moyens de continuer à profiter de leur achat, même une fois le support officiel terminé.

Concrètement, cela signifie exiger des développeurs qu'ils intègrent des correctifs de fin de vie permettant de jouer hors-ligne, d'héberger des serveurs privés ou de déverrouiller l'accès aux modes solo. L'impact potentiel est colossal. Aujourd'hui, les ventes dématérialisées représentent plus de 80 % du marché global. Pire encore, une étude alarmante de la Video Game History Foundation a récemment chiffré que 87 % des jeux classiques édités avant 2010 étaient considérés comme inaccessibles ou en danger d'extinction. Sans législation contraignante, les jeux d'aujourd'hui, lourdement dépendants d'infrastructures réseau, risquent un taux de mortalité frôlant les 100 % à la fin de leur exploitation commerciale.

Le Brésil pourrait ainsi créer un précédent juridique majeur. Si un éditeur souhaite continuer à vendre ses productions sur cet immense marché sud-américain, il devra concevoir ses jeux en anticipant leur propre fin de vie, garantissant de fait leur immortalité à l'échelle mondiale.

L'avis de la rédactrice

Il était grand temps que le législateur s'empare de ce sujet. En tant que joueuse passant un nombre incalculable d'heures la manette de la PS5 entre les mains, cette transition brutale vers le tout-numérique sans filet de sécurité m'a toujours profondément dérangée. Nous ne sommes plus des propriétaires, mais de simples locataires soumis au bon vouloir et aux bilans comptables des multinationales.

Voir des œuvres interactives, fruit du travail acharné de centaines de développeurs pendant des années, être rayées de la carte du jour au lendemain est une véritable aberration culturelle. Le jeu vidéo est un art, et comme tout art, il mérite d'être conservé, étudié et expérimenté par les générations futures. Le projet de loi de Jandira Feghali n'est pas seulement une question de protection des consommateurs, c'est un acte de sauvegarde patrimoniale d'une logique redoutable.

Si la fin du format disque chez PlayStation et consorts nous pousse vers le précipice de l'oubli numérique, ce texte de loi brésilien est peut-être le parachute dont l'industrie avait désespérément besoin. Espérons maintenant que nos instances européennes observent attentivement cette initiative pour, à leur tour, entrer dans la danse.

Par Erodi Shijin