La disparition des jeux en boîte n'est pas qu'une fatalité économique, c'est devenu un véritable champ de bataille juridique. Face au monopole numérique grandissant de Sony, les défenseurs de la préservation vidéoludique sortent les crocs aux Pays-Bas et rejoignent une action en justice décisive.
L'avenir de nos bibliothèques de jeux vidéo est en jeu. Si vous pensiez que la disparition progressive des lecteurs de disques sur nos consoles n'était qu'une simple évolution technologique, détrompez-vous : pour beaucoup de joueurs, c'est une prise de contrôle inacceptable. La résistance s'organise et elle frappe fort. Le mouvement mondial Stop Killing Games et le collectif DoesItPlay viennent d'annoncer leur ralliement officiel à une action en justice majeure intentée contre Sony. Au cœur de la plainte : le monopole quasi absolu du PlayStation Store et la mort programmée du marché physique.
Le front néerlandais : l'opération "Fair PlayStation"
Tout commence par une initiative lancée en 2024 par la Stichting Massaschade & Consument (SM&C), une fondation néerlandaise dédiée à la défense des droits des consommateurs. Leur campagne, habilement nommée "Fair PlayStation", accuse Sony d'abuser de sa position dominante sur le marché du jeu vidéo.
Leur argument juridique repose sur un mécanisme redoutable :
Ce mécanisme combine un écosystème totalement verrouillé à une disparition programmée du choix. D'une part, la console est conçue pour que les jeux numériques ne soient accessibles que via la boutique officielle de Sony, sans aucune concurrence, contrairement à l'environnement PC. D'autre part, la plainte prévoit qu'à l'horizon 2028, date à laquelle Sony pourrait cesser toute vente de jeux physiques, les joueurs se retrouveront sans alternative pour encourager la concurrence.
C'est précisément sur ce point que Stop Killing Games (initié par le créateur Ross Scott) entre en scène. Jusqu'à présent, ce mouvement se concentrait principalement sur la préservation des jeux devenus injouables suite à la fermeture brutale de leurs serveurs (comme cela a été le cas pour The Crew d'Ubisoft). Aujourd'hui, il élargit son champ d'action à la défense globale des droits des consommateurs numériques.
En s'associant à DoesItPlay, la base de données communautaire de référence qui teste rigoureusement si nos jeux fonctionnent hors ligne et sans patchs, ils apportent un poids considérable à la plainte néerlandaise. Comme ils l'expliquent dans leur déclaration commune : "SM&C doit prouver au tribunal qu'il représente véritablement les joueurs, et pas seulement le prétendre. Notre soutien est une confirmation de cela à l'échelle mondiale."
La préservation face à l'obsolescence
La question de la dématérialisation dépasse largement le simple confort de ne pas avoir à se lever de son canapé pour changer de disque. Il s'agit avant tout d'une problématique de propriété réelle et de préservation culturelle.
Aujourd'hui, lorsque vous achetez un jeu dématérialisé sur le PS Store, vous n'acquérez pas un bien qui vous appartient pour toujours : vous obtenez une licence d'utilisation. Cette licence est soumise à la discrétion de l'éditeur, qui peut la modifier ou même la rendre caduque si les serveurs venaient à fermer.
La tendance dans l'industrie est alarmante. Les ventes de jeux numériques représentent désormais une part écrasante des revenus des fabricants. Avec l'arrivée de la PS5 "Slim", où le lecteur de disques a été relégué au rang d'accessoire vendu séparément, la pression sur le format physique s'intensifie. Si les disques venaient à disparaître définitivement, le marché de l'occasion s'effondrerait instantanément, tout comme la possibilité de prêter un jeu à un ami ou de le rejouer dans vingt ans sur une console rétro.
L'avis du rédacteur
En tant que joueuse qui a grandi en feuilletant les livrets de jeux et en alignant précieusement ses boîtes sur une étagère, je ne peux que saluer cette offensive juridique. Pendant beaucoup trop longtemps, on a laissé les constructeurs et les éditeurs grignoter nos droits de consommateurs sous couvert de "modernité" et de "praticité".
Le vrai danger du monopole dématérialisé de PlayStation (et de ses concurrents), c'est la perte de contrôle total sur ce que nous achetons à prix d'or. Voir des initiatives passionnées et sérieuses comme Stop Killing Games et DoesItPlay s'unir pour porter le fer sur le terrain juridique est une excellente nouvelle. Les coups de gueule sur les réseaux sociaux, c'est bien, mais aller chercher les constructeurs sur le terrain des lois de protection des consommateurs, c'est le seul langage que les mastodontes de l'industrie comprennent vraiment.
On ne sait pas encore si la justice néerlandaise donnera raison à SM&C, ni si cela fera jurisprudence en Europe. Mais ce procès a le mérite d'appuyer là où ça fait mal. Le jeu vidéo est un art, un patrimoine culturel, et surtout, un bien que l'on paie souvent plein pot à 80 euros. Il est grand temps de refuser de n'être que de simples locataires de nos passions.