À Paris, le jeu de société dispose désormais d’un lieu pensé autour d’une idée simple, mais encore loin d’être systématique : permettre à tout le monde de jouer ensemble. Installée au 9 boulevard Carnot, la nouvelle ludothèque d’AccessiJeux rassemble quelque 2 500 jeux, des espaces dédiés à l’enfance, au jeu vidéo et aux publics ayant besoin de calme, mais surtout une accumulation de dispositifs destinés à rendre le lieu et les jeux accessibles à des personnes aux handicaps très différents.
Derrière ce projet se trouve AccessiJeux, une association née d’une expérience très personnelle. Son fondateur, Xavier Merand, est lui-même passionné de jeu et en situation de handicap. Lorsqu’il cherche à se réorienter professionnellement, il constate le peu de solutions existantes en France pour rendre le jeu de société accessible au plus grand nombre. De cette rencontre entre passion et nécessité naît progressivement l’association.
D’un local de 50 m² à un projet beaucoup plus ambitieux
L’histoire commence dans les locaux de l’ancien conservatoire du 12e arrondissement, où AccessiJeux passe trois années au sein d’un incubateur associatif. L’association se structure, développe son activité et finit par proposer à la mairie du 12e d’ouvrir la première ludothèque de l’arrondissement. En 2017, celle-ci s’installe dans un local d’environ 50 m² du côté de Bercy Village. Mais le succès arrive rapidement, et avec lui un problème : l’espace devient beaucoup trop petit pour accueillir correctement les différents projets de l’association.
Dès 2019, la question d’un déménagement se pose. La mairie identifie finalement un nouveau bâtiment, mais le Covid interrompt le projet. Il faudra plusieurs années supplémentaires pour transformer un lieu alors largement désaffecté et initialement destiné à la destruction en la nouvelle ludothèque. Pour Xavier Merand, l’objectif dépasse toutefois largement le simple changement d’échelle. AccessiJeux explique avoir voulu aller bien au-delà des obligations réglementaires en matière d’accessibilité et concevoir un lieu où celle-ci ne serait pas seulement suffisante pour entrer dans le bâtiment, mais suffisamment poussée pour permettre d’y évoluer et d’y jouer dans de bonnes conditions.
L’accessibilité commence avant même de franchir la porte
La philosophie du lieu apparaît dès l’extérieur. Une ligne de guidage permet aux personnes déficientes visuelles de rejoindre la ludothèque depuis l’espace public. Une balise sonore installée au niveau de l’entrée peut être déclenchée avec les télécommandes utilisées par de nombreuses personnes déficientes visuelles dans les transports ou sur certains équipements urbains. Elle permet de localiser précisément la porte sans avoir à chercher l’entrée à tâtons. La porte est automatique et suffisamment large pour faciliter le passage d’un fauteuil roulant.
Une fois à l’intérieur, le guidage se poursuit. Le sol intègre une ligne tactile traversant les espaces principaux. Un plan du bâtiment est également accessible au toucher. La circulation a volontairement été organisée autour d’un axe dégagé afin qu’une personne utilisant une canne ou un fauteuil puisse se déplacer sans rencontrer constamment du mobilier.
Même l’éclairage participe au dispositif. Les grandes lignes lumineuses du plafond suivent certains axes de circulation et peuvent servir de repères à des personnes disposant encore d’une perception lumineuse. Ce sont parfois des détails. Mais ici, c’est précisément leur accumulation qui transforme l’expérience.
Une signalétique pensée pour plusieurs manières de percevoir l’espace
La signalétique constitue un autre exemple de cette approche. Elle est tactile, fortement contrastée pour les personnes malvoyantes et utilise différents niveaux de lecture. Aux noms des espaces s’ajoutent des pictogrammes et un système de points permettant de reconnaître chaque salle autrement que par le texte. Une personne ayant des difficultés cognitives, intellectuelles ou de lecture peut donc se repérer avec le symbole ou simplement avec le nombre de points associé à la pièce.
Le lieu prévoit également un système destiné à transmettre directement le son vers certains appareils auditifs et implants cochléaires, encore en cours de finalisation lors de la visite. Cette volonté de multiplier les moyens d'accès à une même information résume assez bien le projet : il n’existe pas une seule manière de percevoir un espace, donc il ne devrait pas exister une seule manière de s’y repérer.
2 500 jeux et une collection qui ne sépare plus les joueurs
Le cœur de la ludothèque reste évidemment le jeu. AccessiJeux annonce environ 2 500 jeux de société, un fonds que l’équipe présente comme l’un des plus importants, sinon le plus important, parmi les ludothèques parisiennes. La collection couvre aussi bien les jeux pour enfants et les titres d’ambiance que les jeux grand public, initiés et experts.
Les rayonnages photographiés permettent d’ailleurs de mesurer l’étendue de cette collection : Everdell Farshore, Dead Cells, Slay the Spire, Conan, The Thing, Anno 1800, Les Aventuriers du Rail, HeroQuest et de nombreux autres côtoient des centaines de références familiales, classiques ou beaucoup plus spécialisées. Mais l’organisation des jeux accessibles est peut-être encore plus intéressante.
Dans l’ancienne ludothèque, les jeux adaptés aux déficients visuels étaient regroupés sur un mur distinct. Une solution pratique mais qui créait malgré tout une séparation entre jeux adaptés et jeux traditionnels. La nouvelle ludothèque tente une autre approche.
Les jeux adaptés sont désormais intégrés directement dans les différentes catégories. Des repères tactiles permettent simplement d’identifier la partie du rayonnage où ils se trouvent. La personne déficiente visuelle peut ainsi explorer les étagères, toucher les boîtes et chercher un jeu comme n’importe quel autre visiteur.
C’est un changement qui peut sembler anodin. Il touche pourtant à l’un des principes essentiels de l’inclusion : permettre de choisir soi-même plutôt que d’attendre qu’une personne sélectionne à votre place.
Braille, NFC et relief : rendre l’information accessible sans dénaturer le jeu
Certains jeux utilisent du braille, mais AccessiJeux ne s’en contente pas. L’association rappelle que seule une minorité des personnes déficientes visuelles maîtrise le braille. Elle développe donc également un système reposant sur des puces NFC placées sur les jeux. Avec un smartphone compatible, celles-ci peuvent permettre d’obtenir oralement certaines informations, comme le nom du jeu ou des éléments utiles à la partie. Les adaptations tactiles constituent une autre spécialité de l’association.
Sur certaines cartes, des reliefs transparents permettent d’identifier couleurs, valeurs ou symboles. L’idée est de conserver autant que possible l’aspect graphique original du jeu afin qu’une même boîte puisse être utilisée par une personne voyante comme par une personne déficiente visuelle.
C’est un détail fondamental dans la philosophie d’AccessiJeux : ne pas fabriquer systématiquement « un jeu pour handicapés », mais adapter un jeu de manière suffisamment discrète pour que tout le monde puisse se retrouver autour de la même table.
Détrak : quand un jeu basé sur une feuille devient entièrement tactile
La version adaptée de Détrak constitue probablement l’un des meilleurs exemples de ce travail. Dans sa version originale, le jeu de Reiner Knizia demande de lancer deux dés comportant six symboles différents puis de reporter leur résultat sur une grille. Les deux symboles doivent être placés dans des cases adjacentes horizontalement ou verticalement. Les joueurs cherchent ensuite à réaliser des séries afin de marquer 2, 3, 8 ou 10 points selon leur longueur. Pour quelqu’un qui ne voit pas la feuille, le principe paraît immédiatement problématique.
AccessiJeux a donc remplacé la feuille par un véritable plateau physique. Les symboles deviennent des pièces tactiles placées dans des cases. Différents reliefs permettent de repérer l’orientation du plateau et les zones particulières, tandis que le résultat des dés peut lui aussi être lu au toucher. La mécanique, elle, reste intacte. Les joueurs doivent toujours placer les deux éléments côte à côte, anticiper les prochains tirages et éviter d’isoler une case qui deviendrait inutilisable.
Avec un masque sur les yeux, la difficulté change alors complètement. Il faut mémoriser la disposition du plateau, retrouver les objets au toucher et construire mentalement ses lignes et ses colonnes. Et c’est justement là que l’adaptation devient intéressante : elle ne retire pas le jeu. Elle retire la barrière qui empêchait d’y accéder.
L’accessibilité ne signifie pas imposer la même solution à tout le monde
La partie de Détrak met également en lumière un autre principe important. Tout le monde n’a pas besoin de la même adaptation.
Une participante malentendante peut par exemple choisir de ne pas utiliser le masque si la privation de la vue complique trop sa perception globale de la partie. Le but n’est donc pas de faire subir artificiellement une contrainte identique à chacun, mais d’adapter l’expérience à la situation réelle de chaque personne. La notion de handicap recouvre des réalités extrêmement différentes, parfois invisibles. Xavier Merand insiste justement sur cette diversité. L’équipe elle-même compte plusieurs personnes en situation de handicap, visibles ou non, ce qui participe directement à la conception et à l’évolution des solutions proposées.
De simples accessoires peuvent parfois changer toute une partie
Toutes les adaptations ne nécessitent pas de transformer un jeu entier. La ludothèque dispose ainsi de plusieurs modèles de porte-cartes destinés aux personnes ayant des difficultés de préhension. Des pistes à dés permettent d’éviter de devoir lancer puis récupérer des dés tombés trop loin. Des dés plus grands, tactiles ou fortement contrastés peuvent remplacer les dés d’origine.
Certaines tables sont réglables en hauteur à l’aide d’une manivelle afin de s’adapter à différents fauteuils roulants. Le choix d’un système mécanique plutôt qu’électrique évite également de faire courir des câbles au sol, qui deviendraient eux-mêmes un obstacle pour certaines personnes déficientes visuelles.
L’association expérimente également des grilles imprimées en 3D permettant de maintenir les cartes en place. Sur un jeu comme Skyjo, cela évite qu’une personne explorant son jeu au toucher ne déplace accidentellement les cartes.
Impression 3D et découpe laser : l’association fabrique ses propres solutions
AccessiJeux entre désormais dans une nouvelle phase de son activité. Après les reliefs, le braille et les solutions numériques, l’association développe ses propres accessoires physiques grâce notamment à l’impression 3D. Une découpeuse laser permet de fabriquer certains plateaux ou éléments adaptés directement sur place.
L’objectif n’est pas forcément de commercialiser chacune de ces créations, certaines seraient beaucoup trop coûteuses à produire à grande échelle. Elles peuvent en revanche permettre à la ludothèque d’ouvrir des mécaniques jusque-là très difficiles à adapter, comme le montre précisément le plateau tactile utilisé pour Détrak.
Le jeu vidéo fait lui aussi partie du projet
L’accessibilité ne s’arrête pas aux jeux de société. Une salle dédiée au gaming doit accueillir cinq postes configurables. L’idée consiste ici encore à abandonner la notion de contrôleur unique. Certaines personnes ne peuvent pas tenir une manette conventionnelle, mais peuvent utiliser de gros boutons, des commandes fixées sur une table ou différentes parties du corps.
L’équipement présenté comprend notamment des solutions Logitech et Microsoft. D’autres matériels doivent être ajoutés avec l’aide d’acteurs spécialisés comme Handigamer et CapGame. Chaque poste devra donc être configuré en fonction de la personne et de ses capacités. Le même matériel pourra également servir à des opérations de sensibilisation en permettant, par exemple, à des joueurs valides d’expérimenter une configuration à une seule main.
Une salle calme pour ceux qui ont besoin de se couper du bruit
Une autre pièce a été pensée pour les personnes pour lesquelles une grande salle remplie de joueurs peut devenir trop stimulante. La salle calme permet de s’isoler du bruit et de contrôler davantage l’environnement.
L’intensité lumineuse peut être réduite et le dispositif doit également permettre d'en modifier la chaleur. La pièce pourra ponctuellement accueillir une configuration sensorielle inspirée des espaces Snoezelen, avec éclairage tamisé et différents outils de stimulation ou d’apaisement. Ce type d’espace peut notamment répondre aux besoins de certaines personnes autistes, avec TDAH ou plus largement sensibles à la surcharge sensorielle.
L’inclusion commence aussi pendant l’enfance
L’espace consacré aux enfants pousse lui aussi la réflexion assez loin. On y retrouve les traditionnels jeux symboliques, constructions, figurines, déguisements ou espaces de motricité. Mais AccessiJeux travaille également sur des outils sensoriels et sur l’adaptation de l’accompagnement par les professionnels. Certains jouets représentent également directement le handicap.
Des poupées peuvent ainsi présenter une trisomie ou d’autres différences physiques.
Le but n’est pas d’en faire un événement particulier, mais précisément de banaliser cette représentation parmi toutes les autres. Un autre dispositif étonnant concerne les chiens guides. Un petit espace expérimental permettrait à un chien de se reposer à proximité de son maître sans rester au milieu de jeunes enfants susceptibles de venir le solliciter. L’équipe explique d’ailleurs ne pas avoir trouvé de véritable modèle équivalent dans d’autres ludothèques et vouloir observer les retours d’usage avant de faire évoluer le dispositif.
Une ludothèque, mais aussi une association qui agit au-delà de ses murs
AccessiJeux ne se résume pas à ce bâtiment. L’association adapte et édite également des jeux et dispose d'une boutique spécialisée. Certaines adaptations sont réalisées directement à partir des jeux existants, tandis que d’autres projets sont développés en collaboration avec les éditeurs afin de proposer directement des versions accessibles dès l’ouverture de la boîte.
Plusieurs jeux ont ainsi été proposés sous cette forme, notamment Quarto, Lucky Numbers ou encore TTMC. Leur diffusion dépasse aujourd’hui la France et certaines références sont vendues dans plusieurs pays européens.
AccessiJeux ne cherche pas pour autant à ouvrir sa propre ludothèque dans chaque ville. La démarche privilégie plutôt la transmission : aider les structures existantes à s’équiper, leur transmettre les techniques d’adaptation et former les professionnels à l’accueil des personnes en situation de handicap.
Plus qu’une ludothèque accessible, une autre manière de penser le jeu
Après avoir parcouru le lieu, manipulé plusieurs adaptations et observé les différentes solutions mises en place, une idée finit par s’imposer : l’élément le plus intéressant d’AccessiJeux n’est peut-être pas un dispositif précis. C’est la manière dont tous ces dispositifs fonctionnent ensemble.
Une balise sonore pour trouver une porte ne permet pas de jouer. Un jeu en braille ne rend pas un bâtiment accessible à un fauteuil. Un gros bouton ne résout pas les besoins d’une personne hypersensible au bruit. Une salle calme ne permet pas de lire une carte.
Mais lorsqu’on commence à réfléchir simultanément à l’entrée, à la circulation, au mobilier, à la signalétique, aux règles, aux contrôleurs, aux cartes, au bruit, à la lumière et surtout à l’accompagnement humain, la notion d’accessibilité change complètement d’échelle.
AccessiJeux ne cherche finalement pas à construire un lieu dans lequel des personnes handicapées peuvent également venir jouer. Le projet cherche à construire un lieu où les différences cessent autant que possible de déterminer qui peut participer à la partie. Et autour d’une table de jeu, c’est probablement là que commence réellement l’inclusion.
Informations pratiques
Association AccessiJeux
La ludothèque accueille du public du mardi au samedi. Les horaires précis sont encore susceptibles d’évoluer, notamment en fonction des accueils de groupes, associations et établissements scolaires. Des soirées gratuites sont également prévues un jeudi sur deux, de 18h à 21h, afin de permettre au public de découvrir le lieu et de jouer ensemble, avec ou sans handicap.
Article réalisé par Otakufan