Du besoin de devenir fort à la création d’un monument du manga de combat
Avec plus de 150 tomes, 100 millions d’exemplaires écoulés et une histoire commencée en 1991, Baki n’est plus seulement une série de manga : c’est un monument de la culture populaire japonaise. Pour célébrer ses 35 ans, Japan Expo 2026 accueillait son créateur, Keisuke Itagaki, invité d’honneur manga et présent en France pour la première fois. Le dimanche 12 juillet, sur la scène Yuzu, il était accompagné de Takafumi Sawa, le premier éditeur de Grappler Baki et l’un des hommes qui ont cru le plus tôt en son talent. Leur échange a permis de remonter bien avant les combats de Baki Hanma, jusqu’à l’enfance d’un garçon casanier d’Hokkaido, son passage dans l’armée, sa vocation tardive et la naissance d’une œuvre devenue un phénomène mondial.
Un auteur au premier plan, son éditeur sorti de l’ombre
La conférence s’ouvre comme une célébration. Les 35 années d’existence de la saga, ses quelque 150 volumes et le cap des 100 millions d’exemplaires donnent immédiatement la mesure du phénomène. Pourtant, les deux hommes présents sur scène ne pourraient pas aborder ce succès de manière plus différente.
Keisuke Itagaki salue le public avec une décontraction qui déclenche immédiatement l’enthousiasme de la salle. À ses côtés, Takafumi Sawa reconnaît être beaucoup moins habitué à ce type d’exposition. L’éditeur, rappelle-t-il avec humour, est normalement une figure de coulisses. Son métier consiste précisément à accompagner les auteurs sans apparaître à leur place. Le voir assis aux côtés d’Itagaki n’a donc rien d’anodin : cette rencontre ne raconte pas seulement l’histoire d’un mangaka, mais celle d’un duo créatif dont la confiance a contribué à faire naître Grappler Baki.
Cette présence conjointe donne d’emblée une couleur particulière à l’échange. Itagaki raconte son parcours de l’intérieur, tandis que Sawa apporte le regard de celui qui a repéré une énergie encore inconnue du grand public et l’a aidée à trouver sa place dans les pages du Weekly Shōnen Champion.
Une enfance à Kushiro, entourée de papier et de crayons
Keisuke Itagaki est né en 1957 à Kushiro, sur l’île d’Hokkaido, loin de l’image très tokyoïte que l’on associe souvent à l’industrie du manga. Son premier rapport au dessin vient de son environnement familial. Son père travaillait dans la fabrication du papier et rapportait à la maison des rames entières sur lesquelles le jeune Keisuke pouvait dessiner sans compter.
Il les remplissait à une telle vitesse qu’il fallait régulièrement lui en fournir de nouvelles. Avant les arènes clandestines, les anatomies démesurées et les impacts capables de déformer les visages, il y avait donc simplement un enfant entouré de feuilles et de crayons, qui dessinait encore et encore.
Itagaki se décrit alors comme très casanier. Il sort peu, préfère rester chez lui et consacre une grande partie de son temps à cette passion. Le contraste avec la suite de son parcours est saisissant : cet enfant solitaire, occupé à épuiser des piles de papier, choisira quelques années plus tard l’un des environnements les plus physiques et les plus exigeants qui soient.
L’armée pour éprouver la force… et entrer dans le monde adulte
À 19 ans, Itagaki intègre les Forces terrestres d’autodéfense japonaises, où il restera cinq années. Son choix n’est pas une rupture aussi totale qu’il pourrait le sembler. Depuis l’âge de 16 ans, il pratique le kenpō et nourrit déjà une interrogation qui deviendra centrale dans toute son œuvre : jusqu’où peut aller la force d’un individu ?
Il explique être entré dans l’armée pour tester ses propres limites, devenir plus fort et découvrir jusqu’où ses capacités pourraient le porter. Son expérience militaire ne lui apporte pourtant pas la réponse simple ou héroïque que l’on pourrait attendre. La leçon qu’il en retient est presque paradoxale : à l’armée, dit-il, beaucoup de choses paraissent illogiques. C’est précisément la répétition de ces contraintes imposées, parfois dénuées de sens à ses yeux, qui l’a projeté dans le monde des adultes.
Cette expérience résonne fortement avec Baki. La force, chez Itagaki, ne se réduit jamais à la taille d’un muscle ou à la puissance d’un coup. Elle se construit aussi dans la discipline, l’endurance, l’acceptation de l’inconfort et la confrontation à ce qui échappe à la logique ordinaire. Bien avant de devenir mangaka, il vivait déjà les questions qu’il allait ensuite mettre en scène.
Une vocation tardive assumée avec une confiance désarmante
Itagaki ne suit pas le parcours classique du jeune auteur qui entre très tôt dans un studio. À l’approche de la trentaine, il rejoint le Gekiga Sonjuku, l’école fondée par Kazuo Koike. La conférence donne alors lieu à l’une de ses réponses les plus savoureuses. Alors que le présentateur évoque une formation de deux années, Itagaki le corrige : il n’y serait resté qu’environ deux mois. Pourquoi si peu ? Parce qu’il était, plaisante-t-il, tellement talentueux que cela lui avait suffi.
Derrière la boutade se dessine une confiance très réelle. Il était le deuxième élève le plus âgé de sa promotion, mais ne considérait pas cette différence comme un handicap. Il estimait au contraire disposer de davantage d’expérience et de plus d’armes que les élèves plus jeunes. Là où un début à plus de 30 ans aurait pu nourrir le doute, Itagaki en faisait une force.
Son entourage, lui, n’était pas forcément convaincu par cette reconversion. L’ancien militaire raconte avoir été pratiquement le seul à croire qu’il finirait par percer. Cette solitude ne semble pas l’avoir abattu : il se souvient même en avoir ri intérieurement, tant sa propre certitude lui paraissait solide.
Son premier manga publié, Make-Upper, paraît en 1989 alors qu’il a 32 ans. Itagaki comprend rapidement que cette nouvelle vie lui correspond beaucoup mieux que la précédente. Il formule la raison avec une franchise amusée : depuis qu’il est mangaka, on le complimente énormément. Après un parcours construit autour de l’effort, de la discipline et de la remise à l’épreuve du corps, le dessin lui offre enfin un espace où son obsession peut être reconnue et partagée.
La découverte de Takafumi Sawa dans une librairie de Tokyo
Takafumi Sawa entre dans cette histoire en 1990. Il travaille alors depuis environ un an dans l’édition et cherche de nouveaux auteurs. En parcourant une librairie de Tokyo, il tombe sur Make-Upper. Une scène l’impressionne suffisamment pour qu’il demande immédiatement à rencontrer son auteur.
Le geste peut paraître simple, mais il change tout. Itagaki n’est plus un jeune prodige façonné dès l’adolescence par une rédaction : c’est un débutant de 32 ans, déjà marié, doté d’un passé militaire et d’une personnalité très affirmée. Sawa explique pourtant que son âge ne l’a jamais inquiété. L’auteur avait déjà publié une œuvre, possédait une énergie considérable, une grande curiosité et des connaissances sur de nombreux sujets. Dès leur rencontre, l’éditeur comprend que cette collaboration peut fonctionner.
Leur relation ne repose donc pas sur une promesse abstraite. Sawa a vu, dans quelques pages, une manière de représenter le corps et le mouvement qui ne ressemblait pas aux autres. Itagaki, de son côté, a trouvé l’interlocuteur capable de reconnaître cette singularité et de lui offrir le terrain sur lequel elle pourrait pleinement s’exprimer.
Baki naît d’une conviction très simple : le combat fascine
Après la fin de Make-Upper, Itagaki lance Grappler Baki dans le Weekly Shōnen Champion en 1991. Le point de départ de la série tient à une conviction directe. Prenez un personnage A, un personnage B et faites-les s’affronter : le public voudra savoir lequel des deux est le plus fort. Itagaki était persuadé que cette mécanique élémentaire pouvait devenir passionnante — et tout aussi persuadé d’être particulièrement doué pour dessiner ce type de scène.
La suite lui donnera raison. Très rapidement, Baki se hisse dans les premières places des enquêtes de popularité organisées chaque semaine auprès des lecteurs du magazine. Pour Sawa, ces résultats constituent le premier signe clair que la série possède un potentiel exceptionnel.
Mais son véritable déclic survient environ un an après le début de la publication. Devant une librairie, il aperçoit un groupe de garçons d’une douzaine d’années parlant avec excitation des personnages : « Lui, il est très fort », « lui, il est archi-fort ». Sawa se souvient encore parfaitement de cette scène. À cet instant, Baki n’est plus seulement bien classé dans des sondages : ses combattants vivent dans les discussions des lecteurs, qui comparent leurs forces et défendent leurs favoris. Le manga est devenu un phénomène culturel en devenir.
Cette anecdote résume peut-être mieux que n’importe quel chiffre la réussite de la série. Depuis 35 ans, les lecteurs de Baki continuent exactement la même conversation : qui est le plus fort, pourquoi l’est-il et que se passerait-il si deux monstres de puissance se retrouvaient face à face ?
Un chapitre par semaine, sans penser en nombre de tomes
La première série Grappler Baki compte 42 tomes publiés en huit ans, soit une moyenne supérieure à cinq volumes par an. Interrogé sur ce rythme vertigineux, Itagaki explique ne pas avoir raisonné en tomes. Il travaillait à l’échelle de la semaine : un nouveau chapitre à produire, puis le suivant.
Ce fonctionnement rend presque abstraite l’ampleur du travail accumulé. Ce n’est qu’en entendant les chiffres sur scène qu’il semble lui-même prendre la mesure du rythme tenu. Quand se reposait-il ? Sa réponse tient en une idée : il ne pouvait pas s’arrêter. Surtout, il s’amusait. Le plaisir de dessiner et de poursuivre ses personnages était assez fort pour alimenter cette cadence.
Cette constance ne signifie pas pour autant qu’il travaille sans préparation. Pour représenter les corps, Itagaki a constitué pendant des décennies une documentation très personnelle. Il découpe dans des revues des photographies de culturistes, de muscles, de postures et de parties du corps, puis assemble ces références dans de grands recueils. Cette banque d’images, enrichie pendant plus de 30 ans, lui sert encore de matière pour ses dessins.
L’anatomie spectaculaire de Baki ne vient donc pas d’une simple exagération improvisée. Elle naît d’une observation minutieuse du corps réel, ensuite poussée jusqu’à une expressivité presque fantastique. Itagaki connaît les formes avant de les tordre, les amplifier ou les faire exploser sous la violence d’un impact.
« Questionner » les personnages jusqu’à révéler leur singularité
La saga impressionne autant par ses anatomies que par le nombre et la diversité de ses combattants. Lorsqu’on lui demande comment créer un bon personnage, Itagaki ne donne pas de recette fondée sur une silhouette, une technique martiale ou un passé tragique. Il parle plutôt d’un dialogue intérieur avec ses créations.
Il aime les « questionner », les tester et observer jusqu’où elles peuvent aller dans chaque aspect de leur existence. Il cherche ce qui les rend extrêmes, inattendues ou différentes. Même la banalité peut devenir un signe distinctif : un individu qui mange, marche et se comporte toujours de la manière la plus ordinaire possible possède déjà, par cette cohérence absolue, une personnalité particulière.
Cette méthode explique pourquoi les personnages de Baki dépassent souvent leur simple fonction d’adversaire. Leur façon de se tenir, de manger, de parler, de regarder un rival ou de concevoir la force participe autant à leur identité que leur style de combat. Itagaki ne construit pas seulement une galerie de techniques : il pousse des philosophies incarnées jusqu’à leur point de rupture.
Le fantastique n’est pas une limite tant que le lecteur est fasciné
Baki commence dans un cadre encore relativement ancré dans la réalité, autour de l’arène souterraine située sous le Tokyo Dome. Au fil des décennies, la série intègre pourtant des exploits toujours plus invraisemblables, des corps défiant la biologie et des adversaires capables de faire voler en éclats les frontières du réalisme.
Itagaki ne semble pas tracer de ligne précise entre le plausible et le fantastique. Ce classement l’intéresse moins que l’effet produit sur le lecteur. Son véritable critère est ailleurs : la scène doit être fascinante, surprenante et plaisante. Tant qu’elle amuse et captive, elle a sa place.
Cette liberté constitue l’une des grandes forces de Baki. Le manga peut partir d’un geste martial réel, le disséquer avec une précision quasi documentaire, puis l’emporter vers une conséquence totalement démesurée sans perdre sa cohérence. La vérité recherchée n’est pas celle d’un manuel d’anatomie ou d’un règlement sportif, mais celle de la sensation : il faut que le lecteur ressente la puissance, le danger et l’émerveillement.
Paru Itagaki : le dessin comme langage familial
La fin de la conférence aborde une autre histoire de transmission. L’une des filles de Keisuke Itagaki, Paru Itagaki, est devenue à son tour mangaka et a créé BEASTARS. Comment un père connaissant mieux que quiconque la difficulté du métier a-t-il réagi à cette vocation ?
Itagaki explique que sa fille est née alors qu’il était déjà mangaka professionnel. Elle a grandi en voyant ce que ce métier lui avait permis d’accomplir. Dans ces conditions, il ne se sentait pas en droit de lui interdire de suivre le même chemin. Il lui a donc laissé carte blanche.
Il avait surtout très peu de doutes sur ses capacités. Lorsqu’elle était étudiante, Paru réalisait déjà des fanzines qu’elle proposait pendant une fête culturelle. Son père s’y rend et constate qu’avant même ses débuts professionnels, elle possède déjà ses propres admirateurs. Il comprend qu’elle saura trouver son public.
Sa certitude remontait en réalité à beaucoup plus loin. Enfant, Paru dessinait déjà constamment. Lorsqu’elle rentrait de l’école, elle pouvait raconter sa journée à son père non pas avec des mots, mais à travers des dessins. Le manga n’est donc pas seulement devenu une profession commune : il était depuis longtemps un langage familial.
La présence de Takafumi Sawa ajoute une dimension remarquable à cette transmission. Après avoir été le premier éditeur de Baki, il a également accompagné les débuts de Paru Itagaki. Autour de cette même figure éditoriale se rejoignent ainsi deux œuvres extrêmement différentes, mais portées par une même capacité à faire parler les corps, qu’ils soient humains ou animaux.
Continuer, et même accélérer
À la dernière question, consacrée à ses futurs projets, Keisuke Itagaki ne fait aucune annonce surprise. Il n’a pas de nouvelle œuvre à dévoiler. Sa réponse est pourtant loin de sonner comme un ralentissement : il compte continuer à faire ce qu’il fait déjà, et même accélérer.
Pour un auteur qui vient de raconter 35 années de publication, plus de 150 volumes et un rythme hebdomadaire presque ininterrompu, la formule a quelque chose de délicieusement fidèle à Baki. Il n’est pas question de regarder la saga comme un monument figé ni de transformer cet anniversaire en cérémonie d’adieu. Le combat continue.
Cette rencontre à Japan Expo aura finalement montré que l’histoire de Baki ne repose pas uniquement sur les muscles impossibles de Yujiro Hanma ou sur l’obstination de son fils. Elle est aussi celle d’un enfant d’Hokkaido qui épuisait des rames de papier, d’un ancien militaire convaincu qu’il pouvait devenir mangaka après 30 ans, et d’un éditeur qui a reconnu son énergie dans les pages d’un livre découvert en librairie.
Trente-cinq ans plus tard, Keisuke Itagaki et Takafumi Sawa peuvent mesurer ensemble le chemin parcouru. Mais sur la scène Yuzu, face au public français, ils ont surtout rappelé pourquoi Baki demeure vivant : parce que son créateur n’a jamais cessé de poser la même question, aussi simple qu’inépuisable. Jusqu’où peut-on devenir plus fort ?
Article écrit par Otakufan