Sorti à Hong Kong en 1986, Peking Opera Blues s’apprête à connaître une nouvelle vie dans les salles françaises. Metropolitan FilmExport distribuera le film à partir du 21 octobre 2026, exactement quarante ans après sa sortie originale. Une occasion particulière de découvrir sur grand écran l’un des films les plus réputés de Tsui Hark, porté pour l’occasion par une restauration 4K réalisée en 2026.
Réalisé par Tsui Hark sur un scénario de Raymond To, le film réunit notamment Brigitte Lin, Cherie Chung et Sally Yeh dans les rôles respectifs de Tsao Wan, Sheung Hung et Pat Neil. D’une durée de 104 minutes, Peking Opera Blues mélange comédie, action, satire politique et film historique dans le Pékin de 1913.
Trois femmes, trois trajectoires
Les premières minutes peuvent dérouter. Peking Opera Blues semble d’abord lancer plusieurs histoires sans forcément expliquer immédiatement comment elles vont se rejoindre. Sheung Hung est une chanteuse opportuniste dont l’obsession pour une boîte de bijoux va l’entraîner beaucoup plus loin qu’elle ne l’avait prévu. Tsao Wan est la fille d’un puissant général, mais elle s’est secrètement engagée auprès d’un mouvement révolutionnaire et cherche à contrer les ambitions de son propre père. Enfin, Pat Neil est la fille d’un homme lié à une troupe de l’opéra de Pékin et rêve elle-même de monter sur scène.
Trois femmes que tout semble opposer, et qui vont pourtant progressivement se retrouver prises dans une même histoire. C’est probablement là que se situe la première difficulté du film lorsqu’on le découvre sans rien connaître de son intrigue. Pendant un moment, on cherche le lien. Pourquoi cette histoire de bijoux ? Pourquoi cette révolution ? Pourquoi cet opéra ? Puis Tsui Hark commence à rapprocher tous ces éléments, et ce qui pouvait sembler dispersé devient au contraire extrêmement construit.
L'opéra de Pékin comme véritable centre du film
Le titre finit alors par prendre toute son importance.L’opéra n’est pas un simple décor. Il devient progressivement le point de convergence du récit. Les personnages s’y cachent, s’y rencontrent, y complotent et y organisent certaines de leurs opérations.
Le contexte est également important. Les rôles féminins de l’opéra de Pékin étaient traditionnellement interprétés par des hommes, et le film utilise directement cette réalité historique pour nourrir son intrigue autour de Pat Neil, qui rêve de pouvoir monter sur scène. Le rôle de « dan » désigne justement les personnages féminins de cet art, tandis que le « dao ma dan », qui donne son titre chinois au film, correspond à la figure de la femme guerrière.
Difficile, dès lors, de ne pas voir un parallèle entre l’opéra et les trois héroïnes elles-mêmes. Elles évoluent dans une société où les hommes détiennent le pouvoir politique, militaire et artistique, mais ce sont elles qui deviennent progressivement les véritables actrices de l’histoire.
De la révolution... à la farce
Ce qui surprend surtout dans Peking Opera Blues, c’est sa capacité à changer constamment de registre. Le contexte pourrait être lourd. Nous sommes dans une Chine politiquement instable, quelques années après la révolution de 1911. Le film parle de corruption, de pouvoir, de mouvements clandestins, de torture, de trahison et même de rapports familiaux particulièrement difficiles.
Et pourtant, Tsui Hark construit autour de tout cela une véritable comédie. Une boisson destinée à neutraliser un personnage n’est évidemment pas consommée par la bonne personne. Des individus doivent disparaître sous une couverture pour éviter d’être découverts. Une tentative d’infiltration devient une succession de catastrophes. Certaines histoires sentimentales deviennent volontairement absurdes.
Le réalisateur passe constamment du sérieux au burlesque sans réellement demander la permission au spectateur. Cela peut sembler étrange dans un premier temps, surtout lorsqu’on n’est pas habitué au cinéma hongkongais de cette période. Pourtant, une fois son rythme accepté, cette accumulation devient justement l’une des forces du film.
Un film qui ne cesse pratiquement jamais de bouger
Malgré ses 104 minutes, le film donne rarement l’impression de s’arrêter. Tout n’est pas forcément immédiatement compréhensible. Certains personnages apparaissent, disparaissent et reviennent. Les objectifs changent. Une opération en entraîne une autre. Ce qui semblait être une intrigue secondaire finit parfois par devenir essentiel.
Pourtant, l’énergie permanente du film empêche presque toujours l’ennui de s’installer. C’est probablement ce qui m’a finalement permis d’entrer pleinement dedans. Durant la première partie, je me suis sincèrement demandé où Tsui Hark voulait m’emmener. Puis, sans véritable rupture, les relations entre les personnages, la révolution, les bijoux, le fameux contrat et surtout l’opéra ont commencé à former un ensemble beaucoup plus cohérent. Et c’est là que le film fonctionne particulièrement bien : il faut accepter de lui laisser le temps de construire son petit chaos.
Derrière la comédie, une vraie mélancolie
La légèreté ne fait pourtant jamais totalement disparaître la dimension dramatique. La relation entre Tsao Wan et son père reste particulièrement intéressante. Elle s’oppose directement à ses actions et à ses ambitions politiques, mais il reste son père. De la même manière, le responsable de la troupe cherche avant tout à protéger sa fille, même lorsqu’il ne comprend pas nécessairement ses aspirations.
Ce sont ces moments qui apportent au film une humanité supplémentaire. On peut rire quelques minutes auparavant devant une situation complètement absurde puis se retrouver face à la mort, à la torture ou à la séparation. Ce mélange aurait facilement pu devenir incohérent. Tsui Hark parvient pourtant à maintenir l’ensemble.
Trois héroïnes plutôt qu'un héros
Avec le recul, l’un des aspects les plus modernes du film vient probablement de son trio féminin. Tsao Wan, Sheung Hung et Pat Neil n’ont ni le même caractère, ni les mêmes motivations, ni la même place dans la société. L’une agit par conviction politique. Une autre pense initialement surtout à son intérêt personnel. La dernière cherche à conquérir une liberté que son environnement lui refuse.
Le film ne cherche pourtant pas à transformer l'une d'elles en modèle parfait. Elles se trompent, improvisent, ont peur et provoquent parfois elles-mêmes certaines des catastrophes auxquelles elles devront ensuite survivre. C’est aussi ce qui les rend attachantes. Cette place accordée aux femmes dans le cinéma de Tsui Hark n’est d’ailleurs pas anodine.
Une restauration qui rend justice au spectacle
Découvrir aujourd’hui un film hongkongais de 1986 dans de telles conditions est également une partie du plaisir. La restauration 4K réalisée en 2026 par le Shanghai International Film Festival au laboratoire L’Immagine Ritrovata Asia est issue du négatif caméra original 35 mm. Le résultat offre une image particulièrement propre tout en conservant l’identité visuelle du film. Les couleurs, les costumes et surtout l’univers de l’opéra profitent énormément de cette restauration.
Le travail sonore accompagne également parfaitement l’ensemble. Dialogues, musique et scènes d’action restent parfaitement lisibles, sans donner l’impression de dénaturer un film vieux de quatre décennies. Pour une œuvre aussi portée sur les costumes, les décors et le mouvement, le grand écran constitue clairement un excellent moyen de la redécouvrir.
Verdict
Peking Opera Blues m’aura demandé quelques dizaines de minutes avant de réellement me dévoiler ce qu’il voulait raconter. Son début peut désorienter, notamment parce que Tsui Hark multiplie rapidement les personnages et les intrigues sans immédiatement expliquer comment tout va se rejoindre. Mais il suffit de se laisser porter. La comédie, l’action, le contexte politique, les relations familiales et l’univers fascinant de l’opéra de Pékin finissent progressivement par former une aventure particulièrement généreuse.
Surtout, ses 104 minutes passent avec une facilité assez remarquable. Je ne me suis finalement pas ennuyé, et lorsque le générique est arrivé, j’avais simplement le sentiment d’avoir passé un très bon moment. Quarante ans après sa création, cette restauration constitue donc une très belle occasion de découvrir le film dans des conditions probablement impossibles à espérer en France pendant une grande partie de son existence. Et si une découverte de film donne immédiatement envie d’explorer davantage la filmographie de son réalisateur, c’est généralement plutôt bon signe.
Article rédigé par Otakufan